Ulrich Corvisier    
 
Cabaret Essaïon (Paris), 5 avril 2007
 
 

Piano : Stan Cramer

Récitals
   
Sommaire
 
Accueil
 

Les premières parties partent d'un bon sentiment, comme on dit ; elles semblent le type même de la bonne idée. Pourtant le plus souvent elles déçoivent, pour ne pas dire plus. Combien de concerts passés à compter les minutes et les chansons, avant d'être libéré, par exemple d'une Rachel Pignot, très malheureuse première partie du Barbara d'Annick Cisaruk et David Venitucci en novembre 2006 au cabaret Essaïon ? Pour Ulrich Corvisier, qui remontait sur scène après plusieurs années d'absence, dans le même cabaret en première partie du duo Quai des brunes, c'est différent, puisque c'est précisément pour lui que nous sommes venus, sur la foi du témoignage d'une grande interprète qui garde un souvenir ébloui de son récital de 2002 à la Péniche-Opéra...
Pour lui, mais aussi pour le répertoire, aussi beau que rare, puisque Ulrich Corvisier consacre l'intégralité de son tour de chant (une demi-heure en tout) aux chansons de Jean Tranchant, dont il exalte la "période noire" ("La complainte de Kesoubah", créée par Marianne Oswald, ou "La ballade du cordonnier", créée par Lys Gauty), mais aussi la "période rose", selon le mot de Pierre Philippe, avec en particulier les "verts feuillages,", les "gaufres" et les "lilas blancs" d'"Ici l'on pêche", sorte d'utopie idyllique offerte en 1933 à Germaine Sablon, et qu'Ulrich Corvisier rend plus plaisante encore en l'adaptant à son sexe (et tant pis pour la rime !) : "Il avait de belles manières / Je l'ai suivi sans sourciller / Et je suis son prisonnier / Il est aussi mon prisonnier".
Sur la scène, Ulrich Corvisier porte une chemise et un pantalon noirs. Il bouge à peine, un bras qui se lève, tout au plus. Il cherche le regard de son accompagnateur (Stan Cramer) avec un sourire d'enfant perdu - le trac probablement, puisque ses mains tremblent légèrement. La voix elle-même n'a pas le poli de celle d'autres interprètes de sa génération, et certains aigus sont presque impossibles. Quant au visage, il ne cherche pas à exprimer, et se contente de sourire avec une délicatesse égale... Et pourtant... Pourtant, quand il faut que la voix tonne, elle tonne (mais sans théâtre ni grimace), et quand elle doit charmer, elle charme (mais sans minauderies) : la douceur des berges, comme la cruauté des rapaces affamés, le pastel comme le fusain, tout est là, sans béquille ni accessoire, sans astuce, pas plus celle du minimalisme que celle de la fragilité qui, si elle n'est pas dissimulée, n'est pas non plus affichée - et les larmes souvent viennent aux yeux, tant on est heureux d'entendre et de voir Ulrich Corvisier parvenir, sans jamais singer un répertoire ou une époque, à s'approprier un monde ancien et à le restituer aussi neuf qu'aux matins de sa grandeur.
L'intensité du spectacle fut telle que nous dûmes partir à l'entracte. Peut-être avons-nous eu tort, car les deuxièmes parties elles aussi partent d'un bon sentiment... Cependant comment écouter "L'hymne à l'amour" après Kesoubah, et (à quelques exceptions près) quiconque après Corvisier ?

   
 

   
 

Didier Dahon, avril 2007

   
 

 

   
 


J’ai pas la gueule qui plaît aux riches
La Ballade du cordonnier
La Complainte de Kesoubah
Moi, je crache dans l’eau
Mes nuits sont mortes
L’Amour est un jeu
La Chanson des ombres
Les Cailloux de la route
Ici l’on pêche
C’est le hasard