Ulrich Corvisier    
 
L'Essaïon (Paris), du 8 au 10 janvier 2008
 
 

Piano : Stan Cramer

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Les premiers mots de la nuit sont comme ceux de l’éveil, indélébiles, on ne les oublie pas et ils vous hanteront longtemps. Au théâtre de l’Essaïon, ce soir-là, entre dix et onze heures, c’était à Ulrich Corvisier de prononcer ces mots pérennes. Un bouquet de fleurs sur le piano, un micro, le mur à l'arrière pour tout décor : le dépouillement du cabaret – à habiter. Visage dans une lumière bleutée, silhouette haute et noire, main fine qui danse dans l’air très sobrement, le chanteur apparaît et frappe un grand coup à réveiller la nuit, avec sa voix à la fois petite et puissante sur "En m’en foutant". Le ton est donné avec cette chanson interprétée autrefois par Marianne Oswald, aux accents réalistes, mais revêtue d’une brutalité inouïe, d’une couleur tragique qui ne quittera plus l’atmosphère. Les premiers mots d’Ulrich Corvisier furent donc ceux de la déploration irrémissible, du malheur d’avoir mal conduit sa destinée, qu’on eût voulu autre : « Je suis né un soir de décembre », et il est vrai qu’on est immédiatement à l’écoute du cœur de ce garçon qui va, pendant tout le spectacle, décliner toutes les nuances de la peine : tristesse, douleur, mélancolie, effroi, désabusement, joie d’exister au-dessus d’un gouffre.
"En m’en foutant" commence et termine le spectacle, mais bien sûr la reprise finale est chargée de toute la progression émotionnelle que ce Cabaret d’Ulrich C. propose à l’oreille. La douleur se charge peu à peu de ses contraires et de ses atermoiements. On part d’un jeune homme blessé qui crie son mal, son inconscience, puis l’on entend un garçon aux côtés de son amant dans "Quand tu dors", qui laisse chanter sa solitude : « Toi tu dors la nuit / Moi j’ai d’l’insomnie […] Lorsque tu dors / Je ne sais pas si tu m’aimes ». On peut être couché près de celui qu’on aime et pourtant confesser : « ça me fait pleurer ». Puis Ulrich Corvisier est une femme qui souffre, un enfant maudit dans la célèbre "Ballade du cordonnier" de Jean Tranchant auquel l’interprète laisse un vaste espace dans ce concert. Toutes les figures du désespoir sont convoquées en un souffle : homme, femme, enfant. La déclinaison des conditions dilate le poids du malheur : l’interprète agrandit l’espace de la conscience et la pesanteur des plaintes. On se détache de tout particularisme, comme de tout ancrage dans les années Trente, auxquelles Ulrich Corvisier emprunte néanmoins l'essentiel de son répertoire.
Car Prévert, Tranchant, Mac Orlan, auteurs de chansons de la veine réaliste, tous à un niveau différent, convoqués par Ulrich Corvisier, pourraient prêter à l’hommage encadré. Il n’en est rien tant on oublie la référence en se laissant bercer par la douceur de la voix, amenée au seuil du cri par moments. C’est toute la comédie humaine de la douleur que chante Ulrich C., qui fait disparaître son propre nom au profit de l’initiale. Et pour cause : la tradition de la chanson réaliste s’estompe peu à peu, le tragique éclipse le dramatique, la figure vocale du Peuple s’accouple avec celle du dandy-poète pour toucher à l’émotion pure du malheur. Du discours assujetti à un contexte sociopolitique, on passe tout simplement à l’universalité du bruit des larmes. Ulrich Corvisier se rend perméable à toutes les douleurs comme à tous les genres sexuels et esthétiques. « Partout je traîne / Comme une chaîne / Ma lourde peine » ("Moi, j’m’ennuie"). Si bien que "La Complainte de la Seine" n’est plus un morceau de la topique parisienne, mais se transmue en un véritable chant de mort, requiem athée, le chanteur devenant l’aède aux bords du Léthé : « Ô Seine clémente / Où vont les cadavres / Ô lit dont les draps / Sont faits de limon. / Fleuve de déchets / Sans fanal ni havre, / Chanteuse berçant la morgue et les ponts. […] Accueille le fou / Mêle leurs sanglots / Au bruit de tes larmes / Et porte leur cœur / Parmi les cailloux. » La Seine, c’est alors le tombeau de ceux qui souffrent, où s’affirme la tentation du suicide en son versant noir tandis que lui répond "Moi, j’crache dans l’eau", son pendant amusé, tragi-comique. La plasticité sexuelle et esthétique de l’interprète porte les chansons à leur plus grand pouvoir métaphorique et métamorphique, comme "Les Cailloux de la route", "Ici, l’on pêche" (chantées en rappel) ou encore "Mes nuits sont mortes". Chaque mot se met à peser de sa réalité, de son pouvoir d’apparition, mais aussi de tout ce qu’il suggère d’existentiel et d’image poétique.
L’intensité atteinte par l’artiste profite à merveille du pianiste Stan Cramer, souvent virtuose, qui connaît le chanteur, semble-t-il, comme il connaît sa partition. Emporté par les arrangements qui font la part belle au cabaret mais surtout à la puissance des mélodies, à leurs ondulations dramatiques, Ulrich Corvisier joue avec l’ampleur de sa voix, la livre aux tourments, mélangeant spectacle et intime sensualité de la confidence. Une pudeur invraisemblable recouvre alors ce visage, on devine une timidité extrême qui met en avant Tranchant ou Mac Orlan, les ombres de Lucienne Boyer ou Lys Gauty, plutôt que soi, qui cherche à s’effacer mais n’en fait que mieux ressurgir la complainte d’un cœur sensible à l’infini, ouvert aux quatre vents et qui accueille tous les soupirs avec la même généreuse attention. A mesure qu’Ulrich Corvisier croit donner la parole, il habite d’autant mieux les affres de l’acédie. "La Complainte de Kesoubah" de Jean Tranchant n’avait sans doute pas atteint ce sommet d’authenticité tragique et l’on entend comme jamais : « Papa buvait bien quelquefois / Ça vous console quand on boit / Maman n’était pas la dernière / D’accepter de prendre un verre ». Le souvenir d’une enfance, tout en litote et euphémisme, appellerait l’ironie bien incarnée dans l’antiphrase du « bon ménage ». Or, l’interprétation d’Ulrich Corvisier, d’une sincérité désarmante et gagnée sur la retenue, ne s’en charge que de plus de violence.
Ulrich C. guide ses interprétations par les changements d’allure du débit, qui atteint parfois le bout du souffle. Les variations de vitesse, comme le « Te casser la gueule » accéléré de la "Ballade du cordonnier" correspondent à celles des registres de tristesse, et le coeur de l'auditeur ne peut que suivre les premières... pour mieux éprouver les dernières. On se laisse porter par les modulations de ce chant au point de fermer un moment les yeux et le suivre à l’oreille. Enchanté, on pourra se laisser surprendre à redécouvrir "Moi j’m’ennuie", bouleversante et sans moquerie, où « l’ennui » reprend pleinement son sens étymologique de sentiment d’inanité. On appréciera également la chanson d’Enzo Corman, ciselée, "Berlin, ton danseur est la mort", dont l’interprète livre la juste mesure poétique, viscontienne et décadente, ou "Wenn Ich mir was wünchen dürfte" de Friedrich Hollaender, dont le non germanophone ne comprend pas les paroles mais saisit le sens. Car en l’écoutant souffrir, on a appris la matière sonore de cette voix au point qu’elle nous fait pleurer de chanter, tout simplement, et qu’elle métamorphose ces chansons en morceaux d’existence, les portant bien au-delà du jeu littéraire, du divertissement musical, pour les rendre graves et sensibles. Son art de l’interprétation est si touchant qu’il en vient à réduire toute distance artificielle entre la compréhension et le sentiment.
Comme les grandes tragédiennes qui pourraient lever un doigt et tout dire de leur personnage, Ulrich Corvisier conquiert son public par un mouvement de la main, rhétorique épurée de la gestuelle, un accent de la voix qui vous regarde, une pause d’un instant sur le tabouret. Faire tant avec si peu, c’est pousser le spectateur à se retrouver seul et à éprouver toutes les nuances de cette émotion jetée dans la nuit, avant que la lumière ne se rallume, on aura entendu le rire et les larmes dans leur pesanteur la plus nue. On n’oubliera pas les premiers mots de la nuit, c’était ceux d’un garçon qui danse sur un fil.

   
 

   
 

Florence Chapiro, janvier 2008

   
 

 

   
 

 

En m'en foutant (A. Mauprey)

Quand tu dors (J. Prévert / C. Verger)

La Ballade du Cordonnier (J. Tranchant)

Moi je m'ennuie (C. François / Wal-Berg)

La Complainte de Kesoubah (J. Tranchant)

Moi je crache dans l'eau (J. Tranchant)

La Complainte de la Seine (M. Magre / K. Weill)

Berlin, ton danseur est la mort (E. Cormann / J.M. Padovani)

Wenn ich mir was wünschen dürfte (F. Hollaender)

Mes nuits sont mortes (J. Tranchant)

La Chanson des ombres (J. Tranchant)

Le Grand Lustucru (J. Deval / K. Weill)

La Ville morte (P. Mac Orlan / L. Léonardi)

En m'en foutant (A. Mauprey)

Les Cailloux de la route (J. Tranchant)

Ici l'on pêche (J. Tranchant)