Quand Mentor et Télémaque regardent une émission de Daniela Lumbroso (dialogue)    
   
Points de vue
  Par Aurélien Hupé
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  Septembre 2006
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Samedi, fin de soirée. L’aveuglante lumière de l’halogène fait subitement apparaître le petit salon d’un appartement parisien. Mentor et son fils Télémaque viennent d’éteindre la télévision. La tête vide et les oreilles bourdonnantes, ils digèrent une soirée spéciale consacrée aux cinquante succès éternels de la chanson française. Le jeune adolescent hésite à rompre le silence.


Télémaque : Mais pourquoi un tel engouement pour les émissions de variété ? Pourquoi les gens aiment-ils autant écouter des chansons ?
Mentor : Dois-je vraiment répondre à ta place ? Qu’en penses-tu ?
Télémaque : C’est sans doute qu’ils y éprouvent du plaisir.
Mentor : Quel plaisir ? Est-ce celui du verre d’eau quand on a soif ?
Télémaque : Je ne voudrais pas m’engager dans l’impasse d’une hiérarchie des plaisirs et des sensibilités. Mais moi, je peux t’avouer que la découverte d’une chanson n’est pas un plaisir immédiat. Elle provoque comme une mise à l’écart. Quel est ce genre de plaisir qui ne peut naître qu’à la seconde écoute ?
Mentor : Ne serait-ce pas celui d’un rythme familier, de mots déjà entendus et attrapés au vol, d’une mélodie que tu peux reconnaître ?
Télémaque: Quelle différence avec un air d’opéra en ce cas ?
Mentor : L’air d’opéra offre en effet un plaisir différent. Son apparition te surprend, mais, porté par l’ensemble, tu en acceptes la nouveauté d’emblée. La chanson ne t’impose rien qu’elle-même, elle n’attend rien de toi immédiatement, parce qu’elle plante un décor qui ne la précède pas. Et puis progressivement, elle fait son travail de chanson, elle s’insinue dans ton esprit jusqu’à conquérir ta mémoire.
Télémaque : Pourquoi seule l’œuvre du temps nous la fait accepter ?
Mentor : Parce que la chanson, c’est l’art de la répétition, du refrain, de la rengaine, de la ritournelle, la digne héritière du rondeau poétique. Le refrain est un balancier d’horloge qui compte le temps. Et toi, dans l’attente avide de son retour, tu te constitues prisonnier volontaire d’un cachot temporel, où, entre deux rondes, tu n’as rien d’autre à faire que d’écouter les paroles que les couplets te proposent. Le refrain est l’appât d’un piège qui ne peut se construire que dans le temps.
Télémaque : Pourquoi un piège ? La chanson doit-elle user de violence pour que nous écoutions ce qu’elle a à dire ?
Mentor : Tu te trompes en formulant ainsi ta question. Tu te laisses prendre au mirage du message. La chanson s’est quelquefois rêvée en vecteur révolutionnaire, mais ce n’est là qu’un accident de sa nature, et non son essence. La berceuse, première chanson que connaît le petit homme, ne cherche pas à éduquer par la délivrance d’une morale, elle sert à la reconnaissance de la mère par la répétition du rite chanté. Aussi la berceuse peut-elle s’en tenir à "Fais dodo, Colas mon p’tit frère", sorte de "lalalala" incantatoire. De même, les comptines populaires empruntent au plaisir du récit, mais sans jamais atteindre au conte. "Frère Jacques", "Au clair de la lune", "À la claire fontaine", "J’ai du bon tabac", "Il pleut bergère", autant d’infra récits qu’on ne retient pas pour leur discours.
Télémaque : Alors pourquoi un tel succès au cours des âges ?
Mentor : Grâce à la simplicité des airs et des paroles, condition nécessaire à la mémorisation, qui elle-même permet l’épanouissement d’un plaisir dont nous n’avons pas encore parlé.
Télémaque : Lequel ?
Mentor : Celui de chanter à son tour. La chanson est le seul art dont la finalité n’est pas d’être consommé mais d’être imité.
Télémaque : Je ne comprends pas très bien l’intérêt d’une telle spécificité.
Mentor : Tu avais pourtant instinctivement débuté par là : la chanson procure un plaisir de reconnaissance. Reconnaissance de la seconde écoute, reconnaissance de la mère, et plus important encore, reconnaissance d’une communauté. Car le plaisir de chanter est indissociable, du moins à l’origine, de celui de chanter ensemble, cette vieille coutume des fins de banquet. Lorsque des retraités se retrouvent pour se rappeler les paroles des chansonniers d’après guerre, ils sont comme des sans-culottes qui se reconnaissent à l’air de la "Carmagnole". La chanson est d’abord une patrie sonore.
Télémaque : C’est donc pour la création d’une telle communauté que la chanson devait être facile à mémoriser et à chanter ?
Mentor : Oui, je pense. À l’opposé des airs d’opéra, des chansons savantes (comme celles de Purcell) que les trilles rendent impossibles à imiter, la chanson traditionnelle cherche la facilité d’une transmission mimétique. Par conséquent, elle se devait de refuser la possession préalable de toute technique spécifique, la justesse approximative du chant suffisant amplement à permettre l’intégration de l’imitateur à la patrie sonore convoitée. Ce refus de toute supériorité technique fit de la chanson un art populaire qui réduisit à néant l’écart entre l’artiste et son public. La chanson n’était pas là pour se faire admirer mais pour être reprise en chœur. C’est par ce biais que la chanson est progressivement devenue le socle d’une culture populaire fondée sur le rejet de la hiérarchie bourgeoise des savoirs. Tandis que la peinture, la littérature ou la musique créent un rapport inégalitaire entre l’artiste et son public, la chanson n’exclut personne. Ainsi a-t-elle toujours été le médiateur privilégié d’idéaux démocratiques.
Télémaque : Pourquoi insister sur le caractère populaire de la chanson ?
Mentor : Parce que la chanson que nous connaissons aujourd’hui est issue non de sa branche savante mais d’une tradition artistique née dans les couches modestes. Au XXème siècle, il y eut ces chanteurs de rue qui adaptaient le folklore populaire du titi parisien. Mistinguett, Arletty ou Piaf chantaient des histoires de faubourg ; Fréhel, Damia ou Berthe Sylva racontaient des drames citadins, tandis que les chansonniers comiques, Georgius, Ouvrard, Ray Ventura, Fernandel ou Bourvil cultivaient le calembour populaire et le jeu de mot grivois. Mais dans tous les cas, la chanson se voulait avant tout narrative : elle était un divertissement populaire qui s’appuyait sur les références sociales et urbaines du public auquel elle s’adressait.
Télémaque : Mais, la chanson n’a jamais été un genre fixé par une poétique rigoureuse. Il est impossible de la réduire à la chanson réaliste ou au comique troupier. Quel rapport aujourd’hui avec le rock, la pop ou la variété ?
Mentor : Tu n’as pas tort de me contredire sur ce point essentiel. Pour tenter d’isoler une hypothétique nature de la chanson, pour réussir à quitter le cliché d’un art « fourre-tout » dont on ne peut rien dire, j’ai soigneusement évité le problème de l’éclatement de ses genres. Il a toujours existé au sein même de la chanson traditionnelle une tension entre une dimension poétique, privilégiant les trouvailles langagières et les images fulgurantes, et une dimension purement divertissante, préférant des paroles simples et des airs de bal. Si sa dimension poétique a largement été perpétuée par un courant considéré comme intellectuel, celui des Gréco, Barbara, Ferré…, sa seconde dimension a pris un nouvel essor avec la vague "grande variété", qui renouait dans les années soixante-dix avec le pur plaisir originel de chanter et de danser ensemble sur un air aisément mémorisable. La culture pop elle-même est précisément née de cette renaissance du bal populaire.
Télémaque : Tu sembles à dessein contourner les chansons qui défendent un discours, qui délivrent un message. Les chansons ne sont pas toutes faites pour être entendues. Certaines veulent encore être écoutées.
Mentor : Nuançons. J’ai déjà abordé la dimension poétique des chansons « à texte », qui attend de l’auditeur une écoute attentive. Mais toi, tu veux sans doute parler de la chanson engagée, celle qui veut transformer la communauté sonore en communauté politique. Si j’ai affirmé tout à l’heure que le message ne participait pas de la nature de la chanson, ce n’était pas par mépris à l’égard de la chanson engagée, qui possède d’illustres aïeux et une solide tradition révolutionnaire. Je voulais simplement te faire voir que la chanson à message n’était qu’une des utilisations possibles de la chanson, et te montrer la place légitime de la chanson engagée, c'est-à-dire périphérique et non centrale, à un moment de son histoire où elle tend à se confondre avec l’art de la chanson en général. Rock contestataire, rap engagé, variété caritative, tous les genres se politisent. Pour clore notre petit dialogue, Télémaque, j’espère que dans votre génération la chanson conservera le droit d’être, non pas un appel au vote, mais de simples petites notes.
Télémaque : Je te remercie en tout cas d’avoir un peu éclairé ma nuit. À demain.