Simone Tassimot    
  Gainsblues (2009)
 
 
 
   
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Gainsbourg n'était pas Chopin, ni Rubinstein, mais un pianiste quelconque qui cachetonnait dans des bars avant de composer à la va-vite des chansonnettes pour l'Eurovision (et pour le chèque). Simone Tassimot n'est pas Suzanne Danco, ni Billie Holliday, mais une chanteuse de rengaines populaires plus ("Viens gosse de gosse") ou moins ("La Foule") oubliées. Pour exercer convenablement leur métier dans la limite de leurs capacités, l'un et l'autre ont dû faire leur deuil, comme on dit, de ces vies merveilleuses dans les hautes sphères de la Musique (ou du Jazz) : adieu mélodies de Fauré, bonjour Willemetz, adieu préludes, impromptus et nocturnes, bonjour Joëlle Ursull... L'événement de ce disque est que Gainsbourg et Tassimot, en "se rencontrant", se tirent mutuellement vers leurs sources lointaines respectives ; le miracle est qu'ils accomplissent ce chemin vers l'origine — cette ascension — sans jamais jouer à la grenouille qui voulait devenir boeuf, c'est-à-dire en restant dans le cadre strict, humble, mineur, de la chanson.
Car ce qui frappe dès l'abord, c'est la pureté inouïe de l'interprétation. Pureté non dans le sens d'une perfection technique (d'ailleurs à cet égard, on peut relèver quelques scories vocales), mais d'une décantation radicale : reprenant les chansons de Gainsbourg de zéro, et les reprenant avec dans la voix le dépouillement et la rigueur des Fauré qu'elle n'a pas chantés, Simone Tassimot leur donne une lumière interne, une fluidité, une pureté, oui, qui littéralement les transfigurent : toujours pas Chopin ni Brahms (dont, comme on sait, Gainsbourg a utilisé la musique pour composer celle de "Babe Alone In Babylone", ici présent), ni Bill Evans, bien sûr, mais comme un écho de leur beauté, à l'arrière-plan, dans cet espace de profondeur que l'interprète parvient à adjoindre à chaque chanson. Ou plutôt les interprètes, le pianiste (et en l'occurrence arrangeur) Jérôme Destours n'étant pas pour rien dans ce processus de décantation — il n'est que d'écouter le prélude de "La Saison des pluies", ou son contrechant à 2'30 : la très belle chanson de Gainsbourg, originellement publiée dans son album Confidentiel en 1964, y gagne une sorte de grandeur lasse, mais aussi de transparence d'après l'orage, que le chant de Simone Tassimot, d'un tact, d'une élégance, d'une évidence simplement bouleversante, conduit plus haut encore, ou plus loin, derrière le miroir... où la chanson rejoint, avec son air de lucidité absolue, et ses vérandas, l'"India Song" de Duras, Alessio et Moreau.
Certains pourront trouver qu'une telle pureté confine à la monotonie, voire à une sorte de raideur lisse et désincarnée : c'est tout le contraire, puisqu'elle laisse le terrain libre aux innombrables variations des couleurs de la voix, à tout un théâtre sans théâtre, une ultra-expressivité sans les grimaces de l'expression. La chanson devient alors kaléidoscope de vibrations infimes, ou paysage changeant. Ecoutez par exemple l'ultime refrain de "Dépression au dessus du jardin", où une très légère raideur (sur "Les fleurs ont perdu leurs parfums", à 2'29) est immédiatement suivie par une sorte de détente (sur "Qu'emporte un à un / Le temps assassin" à 2'36) d'une beauté presque insoutenable, comme si la narratrice avait rejoint les rives les plus lointaines de l'irrémédiable. Ou "Les Goémons", chanson liquide, dont Simone Tassimot et Jérôme Destours font miroiter le beau texte classique, en une alliance du stable et de l'instable, qui est comme l'écho immédiat, accessible, simple, et parfait, d'une double tradition française qui aboutit un jour aux chefs-d'oeuvre de Baudelaire et Debussy. Ou encore "Les Bleus", que Simone Tassimot chante avec une malléabilité expressive stupéfiante, de minuscules accélérations comme des claques, et d'imperceptibles retards comme des larmes, en un jeu de tension / détente aussi indécidable, confus, troublant, que l'amour à mort, le sujet de la chanson... Seule "La Cavaleuse" semble privée de variations, figée dans une univocité d'autant plus décevante qu'elle va à contresens du texte de Gainsbourg. Bien qu'elle soit esthétiquement, vocalement et pianistiquement parfaite, et plus que plaisante, la cavaleuse de Simone Tassimot est loin d'égaler celle de Mireille Darc, qui avait mieux compris le destin tragique de son personnage. Mais que cet accès de joie forcée (et déplacée) ne vienne pas jeter le doute sur les capacités de Simone Tassimot à aborder le Gainsbourg léger : "Exercice en forme de Z", fantaisie "allitérative" bien vaine, devient, grâce à la diction de la chanteuse et le magnifique accompagnement de Jérôme Destours, une parfaite ouverture d'album, apéritive, calme, amicale, comme un ciel de juin tôt le matin. Même l'impossible numéro des "Nanas au paradis" est enlevé par la chanteuse, qui certes, ici, ajoute plus qu'elle ne retranche, agite plus qu'elle ne décante — mais atteint ce faisant le coeur palpitant, ou plutôt le noeud d'adrénaline, d'une chanson qui tente de saisir, en trois minutes et avec tout un bric-à-brac de mots et d'images, l'épopée joyeuse et pathétique de celles que Chabrol appelait "les bonnes femmes".
Merveilleux disque facile, simple, évident, pour pleurer ("Les Bleus", "Dépression", "Les Goémons", "La Saison des pluies"), fredonner ("Les Oubliettes"), sourire ("Frankenstein"), ou même esquisser un pas de danse en faisant la poussière ("Les Amours perdues", "Accordéon", "La Cavaleuse"). Mais aussi toute nouvelle pierre, et déjà angulaire, de la maison Gainsbourg, qui, malgré la multitude, la diversité et parfois le génie de ses interprètes, n'avait jamais été servi aussi près de sa vérité rêvée, de ses racines cachées, en un mot de ses fondations, par une interprète qui elle-même, de son côté, exauçant et rejoignant l'arrière-pays de Gainsbourg, rejoint ses propres terres inaccessibles.

   
       
  Jérôme Reybaud, juin 2009    
       
  1 Exercice en forme de Z
2 Les Goémons
3 Les Nanas au Paradis
4 Les Bleus sont les plus beaux bijoux
5 La Cavaleuse
6 Baby Alone In Babylone
7 Les Amours perdues
8 Les Oubliettes
9 Dépression au dessus du jardin
10 Accordéon
11Ces petits riens
12 Ce mortel ennui
13 Frankenstein
14 La Saison des pluies
15 Il n'y a pas d'abonné au numéro que vous avez demandé
   
       
  Tous les titres sont écrits et composés par Serge Gainsbourg sauf 6 (Gainsbourg / Brahms), 14 (Gainsbourg / Elec Bacski) et 15 (Gainsbourg / Salvador)
   
  Piano et arrangements : Jérôme Destours    
  Pochette : Dannybliss    
  CD Le Mot et la Note LMEN01