Soirée Rezvani    
 
Maison de la poésie (Paris), 15 octobre 2006
 
 

Chant : Mona Heftre, Helena Noguerra, Philippe Katerine, Anna Karina, Serge Rezvani. Guitare : Philippe Eveno

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[La scène se passe à Paris, dans le quartier Beaubourg, à la Maison de la Poésie, qui, dans le cadre de Lire en Fête, a prêté sa salle à la librairie des Abbesses pour une soirée en hommage à Serge Rezvani: entreront sur scène successivement Marie-Josée Nat, pour une lecture, Serge Rezvani et Bertrand Py, pour un entretien, Philippe Eveno, Mona Heftre, Helena Noguerra, Philippe Katerine, Anna Karina et Serge Rezvani, pour un récital de chansons.]

Quelques mots de Rezvani lui-même sur la chanson, avant le récital: non, ses chansons ne sont pas des poèmes, mais plutôt des notes de journal écrites sur trois accords, pour se délasser entre deux peintures... Puis Mona Heftre entre sur scène, accompagnée du guitariste Philippe Eveno. Elle se tient droite, les mains dans le dos, comme une élève au tableau noir, respectueuse (l'auteur est dans la salle), humble (il s'agit de servir le texte et non de se donner en spectacle), mais aussi contente de son propre travail de recherche (les chansons ont été soigneusement choisies, parfois débusquées dans telle ou telle pièce de théâtre où elles dormaient, loin des succès un peu trop évidents). Et lorsque résonnent les premiers accords de "Tantôt bleu, tantôt rouge", c'est le silence qui frappe. Celui de la salle bien sûr, qui redouble soudain de concentration, mais aussi celui de la guitare, dont les rares accords épars sont comme des lambeaux d'accompagnement sertissant le chant nu de Mona Heftre. Minimalisme ? Ascèse ? Oui, mais davantage encore: densité et profondeur (sans aucune de leurs marques ou stigmates habituels), qui rendent les deux chansons suivantes, "A travers notre chambre" et "L'étoile du soir", simplement bouleversantes. Pour finir, l'histoire légère (et légèrement triste) d'un amour sans lendemain dans le Paris-Milan ("Les wagons longs de lit"), pour varier les registres et prouver que si l'on peut faire pleurer avec presque rien, l'on peut aussi faire sourire avec rien, presque: deux mouvements de la tête, de nouvelles couleurs dans la voix - et toujours l'extrême précision de la diction, qui rend tous les ornements, tous les trucs, toutes les ficelles inutiles.
La précision de la diction, ce n'est pas vraiment la qualité première d'Helena Noguerra, qui succède à Mona Heftre sur la scène de la Maison de la Poésie: au contraire, les mots semblent parfois se transformer ou se confondre dans sa bouche, ce qui est d'autant plus dommage qu'elle possède toutes les qualités pour être une grande interprète de Rezvani: l'ingénuité, l'élan, l'humour, sans compter la simple beauté du timbre. Ses cinq chansons passent donc dans un souffle léger, qui rafraîchit souvent, mais ne touche pas toujours, faute de mots. "Les mensonges" néanmoins est une vraie réussite: Helena Noguerra rend parfaitement l'état de candeur désillusionnée de la narratrice (et accessoirement, fait oublier l'affreux "débitage" de Jeanne Moreau sur ce titre qu'elle a créé). Avant de quitter la scène, Helena Noguerra est rejointe par Philippe Katerine, qui s'empare de la guitare et du micro pour un duo d'une drôlerie stupéfiante: "La bécasse", saynète avec satyre et donzelle entièrement fondée sur la répétition, est en effet transcendée par le couple, sorte de "Belle et Bête" modernes - ou devrait-on dire plutôt "La Douce et l'Ahuri" ? Leur numéro est si "virtuosement" improvisé, la balance entre les personnages est si parfaite et le lien invisible - au-delà des caractères - est si touchant, que jamais la drôlerie ne dégénère en clin d'oeil, en second degré, ni en grotesque. La grosse voix que se fabrique Philippe Katerine pour ses "Tra la la la la de bon matin / Tra la la la la la la ah la bécasse..." est celle d'un enfant qui croit sincèrement au personnage qu'il interprète tout en le sachant faux, et les ornements suaves dont il fleurira sa ligne de chant lorsqu'Anna Karina sera entrée en scène et aura remplacé Helena Noguerra pour trois nouveaux duos, auront exactement la même valeur, et la même beauté, mais dans un autre registre.
D'ailleurs la simple présence d'Anna Karina transforme l'atmosphère de la petite salle, dont l'air semble soudain chargé d'une inquiétude enfantine, sérieuse, qui est celle-là même que l'ancienne muse de Godard éprouve, manifeste à travers chaque geste, chaque déplacement, chaque maladresse, et finalement avoue à l'assistance. Et en effet, comment être celle que l'on n'est plus, comment chanter avec la voix que l'on n'a plus, comment interpréter les chansons de Rezvani avec l'insouciance dont on n'est plus capable ? Peut-être en faisant semblant d'y croire vraiment, comme, encore une fois, un enfant à son jeu ? C'est en tout cas ce qu'Anna Karina paraît avoir choisi de faire, prenant tous les risques et ne tombant jamais, sauvée justement par l'élan, l'aplomb inquiet, mais aussi la présence rassurante de Philippe Katerine, avec lequel elle forme un duo à la fois improbable, impossible et parfaitement juste. L'une est mobile, l'autre statique, l'une a une grosse voix abîmée, l'autre perche la sienne assez haut, l'une est fébrile, l'autre a le calme des ravis de village... et ensemble, ils sont finalement bien plus touchants que Jean-Paul Belmondo et... Anna Karina dans Pierrot le fou... D'ailleurs, une fois leur dernier duo achevé ("La vie s'envole", merveilleux, malgré une élocution parfois défaillante), Anna Karina demande à son partenaire de rester à ses côtés pendant qu'elle chante, seule, un texte qu'elle a écrit elle-même en hommage à Rezvani sur la musique du "Tourbillon". Nouvelle prise de risque, et nouvelle victoire de la naïveté sur l'impossible.
A tout seigneur, tout honneur ? Le récital se clôt par l'auteur en personne, qui saute littéralement de son fauteuil d'orchestre à la scène pour interpréter seul à la guitare trois anciennes chansons et deux nouvelles. Si "Je ne suis fils de personne" s'accommode des limites de l'interprète Rezvani - et même davantage, en profite, jusqu'à devenir quasiment indissociable de son timbre et de sa voix fragile, les deux autres titres en ont pâti, en particulier "Jo le rouge", dont Francesca Solleville aurait certainement su rendre la grandeur à la fois épique et parodique (Rezvani dit à propos de cette chanson qu'il la chantait souvent avec elle, Truffaut et d'autres encore, le soir "autour d'un spaghetti"). Cependant le seul véritable reproche que l'on puisse adresser à Rezvani (et la seule fausse note de l'ensemble du récital), c'est de n'avoir pas su garder pour lui, et pour son destinataire, à savoir Marie-José Nat, deux nouvelles et très faibles chansons, qui provoquèrent un malaise semblable à celui d'un lecteur qui, après des dizaines de très belles pages de journal, "tomberait" sur deux ou trois notes vraiment trop intimes, dans le sens où aucun véritable travail formel n'aurait su en sublimer l'impudeur. Mais ce sont les risques du genre, et seul un fou ou un sourd refuserait de les prendre, surtout si l'on est guidé parmi les pages par des interprètes tels que ceux réunis pour ce désormais mythique Impromptu Rezvani à la Maison de la Poésie.

   
 

   
 

Jérôme Reybaud, octobre 2006

   
       
 

Mona Heftre
Tantôt rouge, tantôt bleu
A travers notre chambre
L'étoile du soir
Les wagons longs de lit

Helena Noguerra
J'ai la mémoire qui flanche
Les mensonges
Tu m'agaces
Tout morose
Adieu ma vie

Helena Noguerra et Philippe Katerine
La bécasse

Philippe Katerine et Anna Karina
Ma ligne de chance
Jamais je ne t'ai dit que je t'aimerai toujours
La vie s'envole

Anna Karina
Hommage à Rezvani (sur l'air du "Tourbillon")

Serge Rezvani
Je ne suis fils de personne
La dame d'en face
Marie merveille
Ma petite femme d'amour
Jo le rouge