Simone Tassimot    
 
GainsBlues
 
  au théâtrede la Reine Blanche (Paris), le 9 avril 2009
Récitals
  Avec Jérôme Destours au piano
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Une salle à moitié vide, des bruits de porte dans le fond durant tout le concert, des personnes qui parlent pendant les chansons, une célèbre interprète dans le public qui part avant la fin... mais aussi une salle à moitié pleine, des spectateurs enthousiastes, une autre célèbre interprète qui reste dans son fauteuil jusqu'au bout et soutient la chanteuse de sa voix reconnaissable entre toutes : le public tangue, entre ferveur amicale et embarras, tout comme Simone Tassimot sur la scène de la Reine Blanche, écartelée entre éclats magnifiques et naufrage.
Les fragments de beauté d'abord : les mêmes causes produisant les mêmes effets, le phrasé extraordinaire de Simone Tassimot continue de fasciner par sa souplesse, sa virtuosité, son élégance. Presque personne ne parvient aujourd'hui comme elle à lier les mots en des phrases musicales pures, déliées, légères, insinuantes... tout en conservant à chaque mot sa valeur, son poids propre. Magnifiques "Goémons" à cet égard, dont les courbes vocales semblent suivre le mouvement sinueux des algues. Et merveilleuse morbidesse de "Machin chose" ou de "Ce mortel ennui" (qui ne sont pourtant pas ce que Gainsbourg a écrit de plus beau) ou encore de certaines phrases des "Sucettes", que personne n'avait encore chantées avec une telle musicalité. Malheureusement la chanson de France Gall est gâchée par quelques effets d'interprétation qui la transforment en un banal numéro de fin de concert : Simone Tassimot, en allant chercher le rire, prive la chanson de sa sublime ingénuité — et contredit, salit même, la pureté de son phrasé. Même contradiction dans "L"Herbe tendre", dont la tendresse est soudain niée par une phrase que Simone Tassimot décide de prononcer à la manière d'Arletty... grossière imitation qui tue la chanson en plein vol. Constat similaire pour cette pauvre "Cavaleuse", magnifique chanson entre légèreté pop et mélancolie lyrique, que Simone Tassimot interprète uniment avec une sorte de désinvolture gaie un peu automatique qui détruit le fragile équilibre du titre créé par Mireille Darc.
Alors on s'interroge : pourquoi soudain Simone Tassimot se met-elle à en faire trop ? Peut-être pour compenser les nombreux trous de mémoire qui, dès le début du concert, l'ont déstabilisée, transformant la grande interprète qu'elle est en un papillon de nuit affolé par la lumière et naviguant de gauche à droite entre bouffées d'angoisse, paralysies et exaltations soudaines et éphémères. Le pianiste Jérôme Destours a fait ce qu'il a pu pour essayer de suivre la chanteuse qui passait du malaise au "trop à l'aise", parfois dans la même chanson, mais comment s'accorder à ce qui est, fondamentalement, désaccordé, c'est-à-dire non pas à une interprète qui chanterait faux, dieu sait, mais qui serait hors de son assiette, "décentrée", à côté d'elle-même et de ses chansons ?
Car tout se passe comme si, après quatre ans de Gainsblues, Simone Tassimot avait oublié non seulement les paroles de Gainsbourg, mais, et c'est bien plus grave, les raisons qui l'ont poussée à chanter ces chansons. Car même quand tout est en place, la voix, la mémoire, le corps, les gestes, même quand Simone Tassimot parvient à rendre justice à la chanson, on a l'impression que l'interprète ne parvient pas, ne parvient plus, à la soulever de terre, à l'image de ces très beaux "Bleus" auxquels il manquait un je-ne-sais-quoi d'intériorité pour être un peu plus que — seulement — "très beaux". Et dans ces instants d'hésitation entre la beauté et la frustration, à quelques millimètres d'un sublime qui se dérobe, on a presque envie de chuchoter à l'oreille de l'interprète la célèbre phrase de Corneille : "Rentre en toi-même Octave"...
Bizarre soirée, donc. Bizarre décalage entre une interprète qui épure autant qu'elle le peut les chansons de Gainsbourg quand elle les enregistre et qui, sur la scène de la Reine Blanche, se met à les surcharger en ajoutant ici un trait rouge, là un effet... Et cruelle ironie d'un concert si relâché pour saluer la sortie d'un album si maîtrisé. Peut-être le signe que, derrière le masque du très beau ou la grimace du complètement raté, car nous eûmes les deux ce soir-là, Simone Tassimot s'éloigne de celui qu'elle a tant et si bien servi... Ou peut-être simplement la preuve que pour une grande interprète aussi, il y a les jours sans, les heures perdues, les minutes de plomb, avant que ce même petit rien qui a détraqué la machine, ne vienne tout remettre en place, pour un nouveau tour de piste.

   
 

   
 

Jérôme Reybaud, avril 2009

   
       
 

Affiche du concert : Danny Bliss