Simone Tassimot    
 
Chante le cinéma des années 30 (Paris, Berlin, Hollywood)
 
  L'Archipel (Paris), le 26 novembre 2008
Récitals
  Avec Michel Glasko à l'accordéon
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A l'heure où la Cinémathèque célèbre Pedro Almodovar plus volontiers que les mânes de Simone Simon, mademoiselle Tassimot avait décidé de s'intéresser à l'extraordinaire corpus du cinéma des années trente et plus particulièrement à ses chansons, puisque, comme on sait, rares étaient les films de cette époque qui n'utilisaient pas ses charmes, d'une manière ou d'une autre. Accompagnée par Michel Glasko à l'accordéon et mise en scène (l'affiche dit "en espace") par Sylvia Bergé, elle présenta donc le 26 novembre dans la salle d'un cinéma parisien un spectacle qui permettait de faire entendre un répertoire que l'on n'entend quasiment jamais (hormis quelques "succès"), qu'il ait été produit par les industries cinématographiques de Paris, Berlin ou Hollywood. Tout, dans cette affiche, semblait parfaitement cohérent et laissait augurer du meilleur. Malheureusement Simone Tassimot fut desservie par une mise en scène peu soucieuse du spectateur, du cinéma et – pire – d'elle-même, l'interprète, qui est pourtant incontestablement la plus grande dans ce répertoire aujourd'hui.
Car si Simone Tassimot a su prouver ces dernières années qu'elle était une grande gainsbourienne, elle semble retrouver ici son milieu naturel et se plonger de nouveau avec délice dans son fabuleux biotope, celui des Fréhel, Solidor, Damia, Florelle, Lion – autant de soeurs qu'elle ne cherche jamais à singer mais dont elle retrouve la grandeur grâce à la beauté et l'intelligence de son chant. Timbre, couleurs, phrasé : son instrument paraît si heureux de retrouver ce répertoire qu'il s'en donne à coeur joie et ne lésine pas sur les nuances, de la mezza voce au rugueux en passant par la pleine voix, sans virtuosité gratuite aucune puisque Simone Tassimot la cinéphile comprend et chante la chanson aussi par rapport au propos du film lui-même, ce qui en élargit considérablement le champ, chaque chanson devenant un petit film d'une minute ou deux à l'intérieur d'un ensemble plus vaste que l'on ne connaît pas toujours mais dont l'interprète fait ressentir la présence. Gravité, malice, désespoir... l'éventail de sentiments est large et Simone Tassimot offre toujours une lecture complexe, comme pour "Moi, je ne dois rien à personne", chanson tirée du film Le Diable en bouteille de Heinz Hilpert et Raoul Ploquin chantée à l'origine par Gina Manès : le texte, bien plus profond qu'il n'y paraît, est traité avec une apparence de frivolité qui lui sied bien mieux que le seul registre sérieux (et assez monotone, pour ne pas dire lourd) de la créatrice. Le "Viens gosse de gosse" de Florelle (extrait de Liliom, le film de Fritz Lang) est lui aussi rendu plus subtil aux deux sens du terme : la chanson gagne à la fois en légèreté et en richesse, ce à quoi l'accompagnement de Michel Glasko n'est certainement pas étranger. D'ailleurs l'accordéoniste lui-même irradie et le duo est d'une cohérence et d'une complémentarité parfaites, le musicien introduisant les titres d'une manière à la fois assurée et naïve, comme un contrepoint léger à l'ambiance souvent tragique des films choisis (mais il force un peu trop sur les syllabes muettes...).
Alors quand un tel duo d'interprètes met tout son talent à offrir à ses spectateurs des trésors enfouis qu'il dépoussière à la délicate et amoureuse manière d'un archéologue soufflant sur un vase pour le faire revivre et de nouveau resplendir, on comprend mal qu'il accepte qu'une mise en scène maladroite et approximative vienne au même moment recouvrir d'un nouveau voile l'objet rendu à la vie – car la mise en espace de Sylvia Bergé est pour le coup bien poussiéreuse et étouffe les chansons sous le poids de ses clichés théâtraux et théâtreux, à mille lieues du cinéma qu'elle est censée évoquer. Il y a d'abord l'entrée de la chanteuse par le fond de la salle, fameuse tarte à la crème de la mise en scène "moderne" qui ne produit que gène et inconfort, d'autant que Simone Tassimot y chante trois titres ! Beaucoup d'ailleurs ne firent pas l'effort de se retourner et attendirent que la chanteuse daigne se montrer, ce qu'elle fit à la quatrième chanson, en avançant lentement dans l'allée suivie de son accordéoniste dont l'instrument couvrait largement la voix de la chanteuse, laquelle bougeait ses lèvres à trois centimètres de vous alors que le son sortait faiblement des enceintes disposées à quelques mètres près de la scène vide... Un très désagréable décalage qui, comme l'entrée, empêche d'écouter véritablement la chanson (en l'occurrence une assez mauvaise version du "Je trouve tout très très bien" de Marlène Dietrich que Simone Tassimot bizarrement imite : ce sera le seul faux-pas interprétatif de la soirée, avec des Brecht un peu courts). Mais l'important n'est-il pas que l'espace soit occupé, que la salle soit utilisée, que les frontières spatiales soient abolies, que l'air soit brassé - bref que "ça bouge" ? Enfin, la chanteuse encombrée d'un carton à chapeau rouge (qu'elle utilisa à un moment donné comme un tam-tam de revue nègre, en un embarrassant anachronisme) monta sur scène, pour en redescendre presque aussitôt, avant d'y remonter un peu plus tard... comme si la scène, décidément, n'était qu'une zone de transit (d'ailleurs elle était des cinq (!) différents lieux utilisés par la chanteuse, de très loin le moins bien éclairé). Evidemment ces déplacements obligèrent Simone Tassimot à effectuer quelques descentes de marches laborieuses (tout le monde n'est pas Zizi Jeanmaire), et il n'y a pas de pire retour au réel le plus prosaïque qu'un escalier mal descendu, surtout lorsque la chanteuse vient de vous mener si haut. Les cinéastes des années trente savaient sublimer leurs actrices ; en imposant ces escaliers à Simone Tassimot, le metteur en scène montra au contraire ce que nous n'avions pas à voir, et c'est une faute d'autant plus incompréhensible que la partie du spectacle située côté jardin dans le couloir d'entrée de la salle fut, elle, une très belle réussite esthétique : certes "cela bougeait" encore beaucoup, mais la chanteuse était magnifiquement éclairée. Ce fut le premier des deux seul moments du spectacle où la mise en scène semblait soutenir l'interprétation des chansons, simplement, sans l'esbroufe des trucs les plus rebattus (danser avec un manteau pour simuler son cavalier, se déchausser etc.), le second étant la chanson de Pépé le Moko : Simone Tassimot s'assit et écouta son propre enregistrement de la chanson, comme faisait Fréhel dans le film de Duvivier. Malheureusement un peu plus tard ce n'était plus d'hommage qu'il s'agissait mais de caricature : affublée d'un horrible chapeau de western, Simone Tassimot chanta "The Boys in the backroom" (Marlène Dietrich) à califourchon sur un tabouret... le numéro fut si cruellement grotesque que nous eûmes du mal à le regarder jusqu'au bout... D'ailleurs, pourquoi garder les yeux ouverts ? Pourquoi subir les assauts d'un théâtre de pacotille quand le chant de l'interprète est déjà en lui-même théâtre, roman, cinéma ? Fermer les yeux pour oublier l'affreuse verrue du micro HF sur le visage (bien pire entrave pour la chanteuse qui ne peut plus ajuster à sa guise son niveau sonore que le "micro main" sacrifié sur l'autel de la pseudo-liberté de gesticuler). Le rempart des paupières contre la bougeotte et le brassage d'air. Le noir complet pour qu'enfin le cinéma advienne à travers la chanson – portés tous deux par une voix et un art hors de pair.

   
 

   
 

Didier Dahon, novembre 2008

   
       
 
Deuxième final : L'Opéra de quat'sous de Geor Wilhelm Pabst, 1931

Qui j'aime ? : Tumultes de Robert Siodmark, 1932

Le Vent m'a dit une chanson : La Habanera de Douglas Sirk, 1937

Moi, j'trouve tout très très bien : Blonde Vénus de Joseph Von Sternberg, 1932

Quand l'amour meurt : Morocco de Joseph Von Sternberg, 1930

La Belle escale : Escale de Louis Valray, 1935

Viens gosse de gosse : Liliom de Fritz Lang, 1934

C'est la rue sans nom : La Rue sans nom de Pierre Chenal, 1934

Sans Lendemain : L'Entraîneuse d'Albert Valentin, 1938

Ballade de l'esclavage des sens :L'Opéra de quat'sous de Geor Wilhelm Pabst, 1931

Il pleut sans trêve : Parametta, bagne de femmes de Douglas Sirk, 1937

Tu ne sais pas aimer : Sola d'Henri Diamant-Berger, 1931

Où est-il donc ? : Pépé le Moko de Julien Duvivier, 1937

L'Amour ça dure un jour : Le Roi des palaces de Carmine Gallone, 1932

Il suffit d'une femme qui passe : La Voix sans visage de Léo Mittler, 1933

The Boys in the backroom : Destry rides again de Geoge Marshall, 1939

Moi, je ne dois rien à personne : Le Diable en bouteille d'Heinz Hilpert et Raoul Ploquin, 1935

Chanson de l'inanité de l'effort humain : L'Opéra de quat'sous de Geor Wilhelm Pabst, 1931