Brigitte Fontaine    
  Rue Saint Louis en l'île (2004)
 
 
 
   
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Kékéland, son précedent album, était certes un disque de Brigitte Fontaine, mais comme un peu vidé de sa moëlle, pour plaire à un plus grand nombre de personnes peut-être. Les post-adolescents la découvraient grâce notamment à Matthieu Chédid, un des arrangeurs du disque, leurs parents rockeurs avec Sonic Youth ou Noir désir, et le grand public (censément...) avec une reprise consensuelle de "Y'a des zazous". Avec Rue St Louis en l'ile, Brigitte Fontaine a fermé son auberge espagnole, jeté son diadème en plastique aux orties ("Queen of Kékéland") et retrouvé son territoire: l'ile St Louis, la Bretagne et la folie.
Pourtant les quatre premiers titres laissent craindre le pire. "La veuve Clicquot" d'abord, où la batterie laborieuse et les riffs de guitare noyant le refrain, semblent un contresens par rapport au texte, sorte d'élégie célébrant la nostalgie du plaisir de boire ("O toi Johnny Walker / Gentleman au grand air / Que j'aimais tendrement / Dans les boîtes des Champs"). "Rue St Louis en l'île" ensuite, pamphlet contre le tourisme qui défigure la beauté d'un minuscule paradis aux "portes sculptées en l'an mille / A l'eau forte", au refrain malheureusement assez douteux ("Porcs demi-nus / US go home / Bovins ventrus / SS go home") – sans compter l'accompagnement au bandonéon proposé par Gotan Project, qui travestit le titre en tango poussif et convenu (encore une collaboration qui semble tout droit sortie de la cervelle d'un directeur artistique (?) de Virgin). Enfin, passons sur "Betty Boop en août" et "Sous 200 watts", deux rocks FM totalement incongrus que les textes ne permettent pas de sauver ("Comme une datte / Longue et étroite / J'attends sa patte / De velours moite"...).
Et soudain, "Fréhel", une ode au cap breton entremêlant les lexiques de la joaillerie et des éléments en un poème d'une beauté et d'une force telluriques: "Nous irons au cap Fréhel / Pour devenir immortels / A la chasse aux émeraudes / Quand le vent poivré maraude / Sur les lichens transparents"... La fuite, la traversée, ce "nous" presque adolescent, la présence palpable de la "réalité rugeuse" à étreindre "dans la grandeur du matin / Dans le ciel plein de parfums"... le tout intimement mêlé à la musique d'Areski Belkacem: un rythme répétitif finissant sur une note en suspend, comme un contrepoint léger à la plainte vocale de Brigitte Fontaine, rauque, charnelle, parfois brisée ("Nous irons au cap Fré-hel"). Comme si la musique permettait de réaliser le voeu d'immortalité, de transformer la matière en Esprit...
Ce seul titre suffirait, mais il y a aussi trois autres réussites, d'inspiration plus classique, dans la lignée de "Belle abandonnée" (Genre humain): "La chanson de Simone" (texte de Simone de Beauvoir adapté par Fabrice Rozie), "Le grand jamais" et "Mado", un de ces portraits dont Brigitte Fontaine a le secret ("Ali", par exemple, dans l'album Les Palaces), choisissant ses mots tour à tour pour leur justesse fulgurante ("Crins vénitiens / Jusqu'aux tétons / Fille de rien / Gracieux garçon") ou leur valeur purement sonore ("Ne mangeant rien / Que tubéreuses / Poudre et crachin / Coquilles creuses"). Jouissance de ces allitérations en "r" dans la bouche de Brigitte Fontaine, sa voix alors comme un instrument à part entière...
Quelques chansons agréables ensuite ("Le voile à l'école" en duo avec Areski, au discours très concensuel, ou une reprise du "Nougat", qui n'ajoute, ni heureusement n'enlève, rien à l'original), jusqu'au dernier titre, l'autre sommet de l'album, où Brigitte Fontaine se joue magistralement du cliché de la folle qu'on lui ressert sans cesse, tout en livrant une réflexion amère sur le processus de l'écriture. Car celle que l'on a rapidement traitée de folle, et qui n'hésita pas elle-même à s'en amuser (voir "Folie furieuse", "Inadaptée", "Conne" ou "NRV"), préfère aujourd'hui l'ironie cruelle ("Brigitte est folle / Hi hi hi / Que c'est drôle que c'est joli") et la noirceur terrifiante d'un autoportrait à la fois violent et pathétique: "Jusqu'au tombeau glacé du rêve"/ J'abandonne alliés et amis"/ A leur sort plein de mélodie / Scribouillard qui chie sa copie / Comprends-le c'est ça ma folie".
Si la raison s'appelle sottise et la folie génie (Maupassant), alors Brigitte Fontaine est vraiment folle.

   
       
  Didier Dahon, septembre 2004    
       
  1 Betty Boop en août (B.Fontaine/A.Belkacem) 3'13
2 Sous 200 watts (B.Fontaine/A.Belkacem) 2'31
3 Rue Saint Louis en l'île en duo avec Gotan Project (B.Fontaine/A.Piazzola) 4'26
4 La veuve Clicquot (B.Fontaine/A.Belkacem) 3'37
5 Fréhel (B.Fontaine/A.Belkacem) 3'47
6 Le voile à l'école en duo avec Areski Belkacem (B.Fontaine/A.Belkacem) 2'31
7 Mado (B.Fontaine/A.Belkacem) 2'45
8 La chanson de Simone (Simone de Beauvoir adaptation de F.Rozie/A.Belkacem) 3'21
9 Le nougat en duo avec Mouss et hakim (B.Fontaine/A.Belkacem) 3'31
10 Et caetera (B.Fontaine/B.Jocky) 4'05
11 Eloge de l'hiver (B.Fontaine/A.Belkacem) 4'23
12 Le grand jamais (B.Fontaine/A.Belkacem) 4'05
13 Folie ((B.Fontaine/A.Belkacem) 5'12
14 L'homme à la moto (J.L.Leiber adaptation de Jean Dréjac/M.Stoller) 2'12
   
       
  Réalisation: Areski Belkacem, sauf: 3 Gotan project, 8 et 15 Areski Belkacem et Marc Telliam, 9 Remy sanchez et dominique Blanc-Francard    
  Photos : Claude Gassian    
  CD Virgin 72434732362 1