Putes enchantées et discours de plomb    
   
Points de vue
  Par Florence Chapiro
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  Juillet 2006
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Chanson et discours font-ils bon ménage ?
L’époque répond pour nous: on chante en discours, on pleure avec convictions, on pousse la voix pour les enfants malades, les pays désastrés, la faim dans le monde et les génocides pullulants aux quatre coins du globe. Soudain Balavoine et Goldman vinrent, relayés par Cabrel, Souchon, Sansévérino et autres frères de lait; l’honneur était sauf, les exclus trouvèrent le Top Cinquante pour se défendre. Qu’on se le dise, la chanson doit discourir, s’engager, sans quoi l’icône trop poudrée, la femme légère aux mille parfums, la rue de Paris, l’air du trottoir, n’y auront plus droit de cité. La chanson ne vaut qu’en tant qu’elle idéologise, revendique, se politise, imposant par là même ses refrains moralisateurs. Voyons, l’amour est beaucoup trop sérieux pour qu’on en chante les fadaises, il faut en faire une loi morale: "Aimer, c’est plus fort que tout" ("Aimer", Roméo et Juliette)…
Serait-il donc vrai qu’il ne reste plus à la chanson qu’une terre politisée, presque syndicale, féministe, altermondialiste ou multiculturaliste ? On dira qu’il est mille auteurs et que la chanson emprunte des formes diverses, mais comment entendre la poésie des rues ou le chant du dehors si tout s’éditorialise, si la chanson confond ses lignes avec celles de 20 minutes et de Libération ? Marchons un peu plus loin pour voir ce qu’il en est.
La chanson s’oppose intrinsèquement au discours, parce qu’en discours, ce qu’elle dessine à l’oreille devient idéologie vociférée. A force de mélanger la chanson au journalisme et aux morales les plus éculées, on interdira la beauté spécifique de la chanson, qui est un acheminement vers un monde, un paysage, une "ambiance". Elle traverse un morceau d’existence, non pour en extraire la signification politico-sociale, mais pour en faire sentir l’évanescence et la poésie.
Soit la chanson "Vague vague" de Rezvani, dont le titre pourra servir d’art poétique à ceux qui voudraient d’abord chanter la prostituée avant de défendre les "pauvres malheureuses détruites par le trottoir", comme dans la chanson d'Eddy Mitchell: "Quartier des paumés, cité de la peur / Pas évident d'être épargné […] Elle est à vendre […] Son cœur est déjà cassé" ("La peau d'une autre", C. Moine et P. Lemaître). "Vague vague" est l'exemple même de la chanson sans discours, sans propos, une promenade sur les trottoirs, dans le mouvement de hanche de la prostituée. Donc le contraire de l’explicite et du cri: juste l’épreuve d’un chant péripatéticien, vague, vague.
Marcher, attendre. La drague. Eprouver le monde. Et du coup, se mettre à chanter, en attendant que ça vienne. "Mes lèvres remuent fardées de mots si vagues, vagues." Devenir vague comme l’air de la rue et la ronde du désir, laissant jaillir l’impersonnel qui dit toujours tellement plus que le personnel. La chanson contre l’engagement politique, toujours nominal et biographique. Pour raconter sa vie, encore faut-il croire qu’il y ait quelque chose à en dire, une sorte d’essence (le chanteur abandonné (Johnny Hallyday), la Provencale ("Une petite française", Michèle Torr), l'infidèle repenti ("Pas sans toi", Matt Pokora) etc) Pour la marcheuse de Rezvani, tout est vague, les frôlements d’épaules et les signes, le temps et les mots: tout la traverse et, marchant, elle accueille le monde, un rythme. Or la matière première du chant reste bien le rythme: la prostituée va et vient, comme le refrain de la chanson, qui avance vers l’échappée, où l’on part de la rue pour finir dans le lit et l’espace du rêve. D’une solitude l’autre. On est loin, bien loin de la vindicte féministe et du discours politisant, lesquels imposent une vérité univoque, sans monde et sans charme.
La prostituée de "Vague vague" (jamais nommée comme telle) n’est ni figure sociale ni femme humiliée ni mère qui s’ignore ni esclave de l’homme: elle est la particule vocale d’un monde existentiel, non essentiel. Elle chante sans rien défendre, et surtout pas elle-même. Elle s’inscrit dans une marche universelle, dans le branle sans fin et sans but, où l’on passe du "je" au "nous" sans transition: "Le temps maudit toujours nous presse / Le temps pourtant qui va si lentement / Le temps efface mes caresses / Alors je chante sans fin ce vague chant."
Dans cette chanson, renversement absolu s’il en est, où s'accomplissent les retrouvailles inespérées du passant baudelairien, de la pute vecchialienne et d’une Arletty moderne, Rezvani révèle la pureté du silence humain des rues, où l’on croise des ombres. Pudeur inconnue de la prostituée contemplant cette ronde. Elle est alors le spectateur de l’infortune et des fantômes, du vague que l’on croit fixe et plein. Se mettant à regarder le monde, elle devient sujet, elle qu’on fait objet par excellence. Ainsi, la pute renvoie dos à dos vindicte et moralisation, discours et engagement. La pute parle, la pute pense. Comme l’on manque de cet art pudique, en esquisse, beauté qui se pare de tout le mystère d’un silence, où le discours devient matière et monde ! La chanson enraye la mécanique du regard pour le renverser: tu te crois le sujet, le juge, mais tu deviens l’objet de mon regard; je n’ai pas besoin d’en faire un discours, il me suffit de fredonner le vague pour toucher ce que tu ne vois pas. Tout au rebours, donc, d’un "Volez, volez, les jolis ventres ronds […] A toutes ces femmes arrondies / Qui vont bientôt donner la vie / Je voudrais juste dire merci" ("Les ventres ronds, Lorie), où l’on ne peut s’exprimer autrement que par le devoir et la moralisation: chanson du discours contre chanson sans paroles.
Par exemple "Le printemps" d’Olivier Py, traversée par un piano, mi-chanté, mi-joué, esquissant le décor d’une salle de music-hall nous donne bien davantage à sentir un monde qu’à entendre un discours sur le gigolo. Du coup, on se trouve d’emblée au-delà du jugement moral, parce que pleinement inscrit dans un univers, un paysage connu où l’on balaie les feuilles mortes devant la porte, mélange de nature, de littérarité, où le jeune couche avec le plus vieux argenté, échange de bons procédés, et de sophistication, de double entente et résonances multiples, au lieu d’un discours univoque et plaqué qui expliquerait la misère de cette condition si terrible (coucher pour de l’argent…) Cette chanson évoque la double sexualité, le double sens, proposant de croiser les genres et les registres, de créer un "paysage" aux contours ambigus, où peuvent se glisser le trouble du désir de l’auditeur (car la voix d’Olivier Py est ici proprement troublante) et le printemps comme métaphore de la jeune et fraîche chair qui se vend, autrement dit, la poésie.
Ailleurs, c’est l'ambiance d’un bar presque vide chanté merveilleusement par Judith Magre qui vous interpelle ("La prostituée", E. Prestia et L. Bessières), provoquant votre trouble dans les creux d’une voix un peu passée, voix vieillie par l’exercice, dans la répétition du temps, la fin de la nuit, soutenue par les trompettes, où l’on imagine la New York de Céline et les bars à putes. Ou encore, autre sublime incarnation de la chanson sans paroles, "Les progrès d'une garce" de Mac Orlan interprétée par Monique Morelli. Cette garce chante d’une voix légèrement gouailleuse, scandée d’accents populaires jubilatoirement travaillés, qui traduit un monde, le rend à la musique et à sa plus belle incarnation. La garce raconte une histoire, figure fascinante, cristallisation du rejet et du désir, bercée par un rythme de valse, lequel ne peut qu’emporter l’adhésion: ici, "elle n’a pas fait un bébé toute seule" (doit-on préciser que Goldman déplore la vie monoparentale d’une femme qui "vit comme dans tous ces magazines / Où le fric et les hommes sont faciles" ?), elle parle, elle a le charme et le pouvoir de la parole, de faire naître un monde qui ébahit le bourgeois tout en l’offusquant. La pute voyage, raconte tout de Piccadilly, de Belfast, elle fait rêver "les plus bégueules des fillettes du quartier" et finit par délivrer elle-même une morale pour les "jeunes filles précoces", poussant la subversion à son comble, car c’est elle qui joue les La Fontaine : "Evitez mes tentations / Ecoutez bien votre père / Un père c’est toujours un père / Ca vaut mieux que rien du tout."
Non, non, la chanson ne vole pas la parole de la prostituée en lui substituant un discours au rabais, entendu sur tous les plateaux de notre chère télévision, elle la lui laisse, comme dans "La Fille à maman", interprétée par Patachou, écrite par Michel Emer. Chanson véritablement touchante, digne du pathétique le plus simple et conscient de lui-même, renversant les préjugés: les clients de la prostituée deviennent des pères, les stigmatisés fondent la véritable famille, celle du cœur et de l’âme, bien plus haute que la conventionnelle qui moralise sa supériorité. La pute aime, la pute se débrouille, elle accueille les autres, qui souvent la rejettent. C’est donc une figure de générosité (la pute au grand cœur) qui émerge dans les accents de Patachou, mère universelle jugée immorale, dans les bras de laquelle tous, "ouvriers, paysans, militaires", viennent trouver amour et réconfort.
Autrement dit, c’est par le détour de la chanson, de l’évocation d’un monde sensible et non d’un discours pseudo-militant, confondant normalité sociale et vérité morale, que la Pute devient ce qu’elle est: une figure en devenir, libre, ouverte aux désirs de tous, vague, vague, comme la véritable poésie
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