Le Poème Harmonique, direction Vincent Dumestre    
 

Chansons de brigands et romances d'autrefois

 
 

Opéra Comique (Paris), le 30 janvier 2009

Récitals
 

Avec Claire Lefilliâtre (soprano), Serge Goubioud (ténor), Arnaud Marzorati (basse), Pierre Hamon (flûtes et cornemuse), Christophe Tellard (vielle à roue et cornemuse), William Dongois (cornet), Elizabeth Seitz (psaltérion), Joël Grare (percussions), Sylvie Maquet (dessus de viole), Lucas Guimaraes (basse de viole), Françoise Enock (violone) et Vincent Dumestre (théorbe et citole).

Sommaire
 
Accueil
 

Disons-le d’emblée : le thème des bandits qui donne son titre à la soirée et justifie sa présence dans un cycle organisé par l'Opéra Comique autour du Fra Diavolo d'Auber, n’est qu’un prétexte. La troupe dirigée par Vincent Dumestre est là pour faire entendre un répertoire traditionnel qu’elle joue sur des instruments anciens depuis plusieurs années déjà, et tant pis si les chansons proposées ont peu de rapport avec le thème du brigandage. D'ailleurs elles sont presque toutes empruntées aux deux disques publiés par l'ensemble en 2001 et 2004 (Aux marches du palais et Plaisir d'amour), lesquels avaient magistralement exposé la démarche du Poème Harmonique dans ce répertoire : transmettre un héritage, non pas le patrimoine nostalgique et un peu niais d’airs traditionnels chantés par les grands-mères à leurs petits-enfants, mais le legs d’une pratique musicale ancienne, mi-savante, mi-populaire, qui constituait le principal rapport, sinon le seul, qu’entretenaient avec la musique soldats, marins, artisans, bergers ou même courtisans. Bien évidemment le concert permet seul d'atteindre l'ultime étape du processus, celle qui voit le public confronté à la résurrection d'une pratique sociale morte jouer son rôle ancien, c'est-à-dire se transmuer lui-même tour à tour en convives de fin de banquet, en fantassins de garnison ou en flâneurs attroupés... C'est à peu près ce que nous fûmes une heure et demie durant dans nos beaux fauteuils rouge sombre, par la grâce de Dumestre et de ses onze musiciens.
Paradoxalement, cette renaissance, cette re-présentation, ne passera pas par un accès privilégié à la signification des paroles. Le Poème Harmonique interprète de nombreuses chansons en occitan, comme "La Pernette", "Jan petit que dansou" ou en deuxième rappel "La Molièra qu’a nau escus", et a surtout choisi la prononciation historique restituée, afin de nous rendre étrangers à un répertoire que l’on croyait trop bien connaître. La respiration se trouve bien davantage dans la musique, comme nous le prouve le souffle déployé dès le début du récital par le tempo très rapide de "J’ai vu le loup, le renard chanter". Lorsque la citole de Vincent Dumestre, la vielle de Christophe Tellard et le tambour (très présent) de Joël Grare retentissent dans l’air de la salle Favart, entraînant à leur suite le reste de l’orchestre, un petit miracle se produit : les trois chanteurs, Claire Lefilliâtre, Serge Goubioud et Arnaud Marzorati, se lèvent de leurs sièges situés aux extrémités du demi-cercle formé par l'ensemble, se retrouvent sur l’avant-scène et mêlent leurs voix dans un chant contrapuntique que l’orchestration de Dumestre aime à privilégier. Cette belle union initiale est comme la réaction chimique espérée par le savant, la suture opérée par le Dr Frankenstein : tout à coup, ça vit. Et tant pis encore si le spectateur ne comprend pas que le morceau est une parodie du Dies Irae, chanson apocalyptique illustrant les signes annonciateurs de la fin du monde ; car s’il ne le comprend pas, il le ressent dans l’effrayant compte à rebours clos par un miserere des plus émouvants. Comme un badaud circa 1480.
On l’aura deviné, Vincent Dumestre ne cherche pas à intellectualiser l’interprétation. Le récital fait ainsi la part belle à la pure force évocatoire de la mélodie et du chant. Cette prédilection pour la transmission émotive est un peu la revanche de la musique sur le sens. Le morceau instrumental "Le Cordon noir", par exemple, nous touche par le seul dialogue de trois cornemuses (le baryton Arnaud Marzorati prêtant alors main forte à Pierre Hamon et Christophe Tellard) qui se répondent d’abord, puis se soutiennent et enfin s’affrontent en différents solos qui sont autant de passes d’arme. Mais c’est bien sûr dans le chant que la rhétorique musicale montre l’étendue de ses pouvoirs. En trio, les chanteurs soulignent la puissance pathétique de chansons telles que "En remontant la place d’armes", qui raconte la peine de Louison, qui « pleurait / D’avoir perdu son cher amant », ou encore "Le Roi a fait battre tambour". Cependant, c’est en position de solistes que les chanteurs nous offrent les plus beaux moments d’émotion. Si l’interprétation du "Roi Renaud" par Arnaud Marzorati nous a paru décevante par manque de variété et de profondeur dans le chant, celles de "La Pernette" et d’"En menant les chevaux boire" par Claire Lefilliâtre ont été l’apogée du récital. L’histoire de cette jeune fille prête à se suicider par amour pour son amant Pierre, condamné à la pendaison, fut incarnée avec une réelle intensité dramatique. Mais une étape était encore franchie avec la tension pathétique produite par "En menant les chevaux boire" : dans ce récit d’un homme apprenant la mort de sa bien-aimée, Claire Lefilliâtre réussit par un décalage, une trille, une modulation, à montrer la fêlure, presque la folie du personnage. Dans un silence de mort, le public était mené au bord des larmes, à tel point qu’il mit longtemps à recouvrer la force d’applaudir à la fin de la chanson.
Ce soir-là l’émotion ne fut pas seulement déclinée sous son aspect le plus pathétique. Le Poème Harmonique manie en effet avec presque autant de facilité le rire que le pathos. Le comique est ainsi finement souligné dans la chanson de marins "Au trente et un du mois d’août", dans "Malbrough s’en va en guerre" et dans la "Complainte de Mandrin" (qu’on aurait aimée pour le coup plus émouvante en sa clôture dramatique). Et c’est justement cette aisance scénique qui finit par être remarquable. Les trois chanteurs se font souvent comédiens, soutenant l’interprétation musicale par un jeu appuyé, quelquefois un peu trop : émerveillement face à la maison du riche curé dans "Complainte de Mandrin", beuverie dans "Au trente et un du mois d’août", belle mise en scène dialoguée entre le roi, le marquis et sa femme dans "Le Roi a fait battre tambour", prise à parti du public à la fin de "Malbrough s’en va en guerre". Une nouvelle fois, c’est Claire Lefilliâtre qui montre encore dans ce domaine l’étendue de son talent. Par l’économie de ses gestes, une simple main levée, un regard baissé à terre, elle réussit à éveiller des émotions avec une force d’évocation insoupçonnée.
Et c’est finalement sous le signe de l’aisance et de la maîtrise que se conclut le récital, comme nous l’a confirmé la brillante, et inattendue, reprise en premier rappel de "L’Arsène", chantée à l’origine par Jacques Dutronc pour le générique de la première série télévisée Arsène Lupin diffusée en 1971 (avant qu’il ne chante lui-même le générique de la seconde saison de 1973 "Gentleman cambrioleur"). Rattrapant in extremis le fil oublié de la thématique du brigandage, le Poème Harmonique montre ici qu’il est capable de tout interpréter avec la même réussite, et qu’il est, tel l’Arsène de la chanson, « brillant / Comme le diamant ». On en viendrait alors presque à souhaiter que cette formation musicale change de siècle de prédilection pour que soit ressuscité avec le même plaisir étonné un répertoire que nous avions cru connaître, et qui se révèle pourtant subitement transfiguré sous nos yeux. Vincent Dumestre et sa troupe nous auront offert le plaisir trop rare du voyageur redécouvrant son propre pays avec l’émotion retrouvée des premiers émerveillements.

   
 

   
 

Aurélien Hupé, janvier 2009

   
 

   
 

1 J’ai vu le loup, le renard danser
2 Le Roi Renaud
3 La Pernette
4 Tambourin
5 Complainte de Mandrin
6 En remontant la place d’armes
7 Le Cordon noir
8 La Peronnelle
9 En menant les chevaux boire
10 Au trente et un du mois d’août
11 Le Roi a fait battre tambour
12 Malbrough s’en va en guerre
13 Jan petit que dansou

Rappels :

14 L’Arsène (Jacques Lanzmann - Jean-Pierre Boutayre)
15 La Molièra qu’a nau escus
16 Sarremilhoque