Pia Colombo

Interprète (1934-1986)

   
Dictionnaire
Sommaire
Accueil

 

 

 

 

   
Notice
 
   
 

 

"... Pianiste joue pianissimo pour Pia / Les notes de la ultima canzone / Qu'on entende encore une fois / La voix de Maria Amelia Pia / Et toi le rideau tremble encore une fois / Comme tu tremblais la dernière fois / Lorsque tu t'étais ouvert pour / Elle à l'Olympia / Arrivederci Pia..." ("La ultima canzone"). C'est Francesca Solleville qui rend hommage à son amie Pia Colombo sur son album On s'ra jamais vieux, en chantant cette chanson qu'avait écrite Maurice Fanon après la disparition de celle qui fut sa compagne, sa muse et sa meilleure interprête. Francesca Solleville a beaucoup hésité avant d'enregistrer un texte qu'elle trouvait plus légitime dans la bouche de Maurice Fanon… Mais Fanon est mort, la chanson reste, et il fallait bien une voix, un passeur, pour perpétuer le souvenir de l'interprète de "Jean-Marie de Pantin".
Pia Colombo, c'est avant tout une voix, puissante et rauque, riche d'une sorte d'autorité naturelle qui en impose, mais sans brutalité. Même dans le registre de la douceur ou de l'intimisme, elle prend la parole, et la force de sa présence vocale est si grande qu'on ne peut faire autrement qu'écouter. C'est peut-être pour cette raison (au-delà du talent de l'interprète) que Léo Ferré lui confiera la tâche difficile d'être son porte-parole - son porte-voix - en 1975, alors que lui-même était condamné au silence par sa maison de disques. Il fallait la trempe, la stature, mais aussi la colère et la révolte, ce dont n'a jamais manqué Pia Colombo, chanteuse ontologiquement politique. De la jeune fille rebelle qui refuse d'être "troquée [par son père] contre un âne et quelques sacs d'or fin" ("Noces de sel", Fanon/Jouanest) aux hymnes communistes, difficilement écoutables aujourd'hui ("Les communistes", "Il était une fois dans l'est", idem), en passant par une certaine apparition au Grand Echiquier de Jacques Chancel, chauve, malade, mais debout et fière, Pia Colombo est une porteuse d'étendard née qui se devait d'interpréter Brecht. Il y eut d'abord (en 1962) quelques lieder d'Eisler (extraordinaires "Chanson de la femme du soldat", Chanson de la brise", "Chant du calice" et "Chant de la Moldau", d'une sécheresse implacable et pourtant presque lyrique), puis Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny au TNP, puis enfin, en 1969, le fameux récital Brecht/Weill (toujours au TNP). Pia Colombo interprète les textes de Brecht avec un débit rapide (juste le temps de reprendre sa respiration), elle le chante droit, comme une qui tiendrait un calico, prête à entrer dans la bataille. Le pathos est tenu à distance, en respect, et l'adéquation avec l'art de Brecht est telle que Pia fut et reste en France son meilleur soldat, loin des vulgaires œillades de cabaret ou des pastels délavés (Ute Lemper).
Mais Brecht, par un paradoxe cruel, ne touche pas vraiment le peuple, du moins en France, et Pia Colombo, dont on a souvent dit qu'elle avait l'étoffe d'une nouvelle Piaf, est restée une chanteuse relativement confidentielle. D'abord à cause de son répertoire, donc, trop cérébral, mais aussi et surtout à cause de ses partis pris d'interprète. Car même lorsqu'elle chante les couplets simples de René-Louis Lafforgue ("La fête est là", "Julie la rousse"…), ou plus généralement lorsqu'elle chante l'amour, Pia Colombo continue de se tenir éloignée de tout sentimentalisme et de fuir "la tripe" comme la peste. Pour reprendre la distinction classique, l'art de Pia Colombo est bien plus tragique que dramatique, ou, pour être plus précis, il consiste essentiellement à élever le drame au rang de la tragédie. De l'absence ("L'écharpe" de Fanon, chanson parfaite, que Catherine Sauvage, Cora Vaucaire ou… Robert ont inscrite à leur répertoire) à la passion ("La vie s'en va (et je t'aime)" de Joël Holmès), du Temps ("Tique taque" de Henri Contet et André Popp ou "Défense d'afficher" de Gainsbourg) à "la question noire" ("Le rouge et le noir", Nougaro/Legrand), Pia Colombo transforme tout ce qu'elle chante en une toute petite tragédie de trois minutes, dont le meilleur exemple est peut-être son interprétation de "La chabraque" (Aymé/Béart): le poids du destin dans la moindre phrase ("Et puis au square elle s'est toquée / D'un minable qui l'a r'luquait"), le mystère évident de la dernière image ("Deux hirondelles qui pédalaient le long du boulevard Beaumarchais / Sur le coup de trois heures du matin / Ont croisé une fille et un chien / Une grande bringue qu'avait l'air pressée / Le chien la suivait tête baissée / Dans la brume ils se sont perdus / Et la Chabraque on l'a plus r'vue"), et le chantonnement final, au-delà du désespoir, d'une voix qui a enfin perdu sa rudesse et son corset (mais pas sa droiture): "lalalala, lalalala…"
Pia Colombo avait enregistré "La chanson posthume" de Francis Carco, l'histoire d'un fantôme planant pour un impossible oubli: "Te souviens-tu de ma voix trop sincère / Des mots d'amour que je t'ai toujours dits / De ma gaieté, de mes brusques colères…" La voix posthume de Pia Colombo elle aussi plane au hasard autour de nous et refait subtilement surface sans qu'on y pense.

Didier Dahon, février 2006