Lio    
  Phantom featuring Lio (2009)
 
 
 
   
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Laissons aux historiens de la musique populaire le soin de dire comment et pourquoi le rock est devenu, en particulier en France, d'abord et avant tout — avant même le plaisir que peut procurer une musique ou une voix —, attitude, pose, posture, et ce jusqu'au plaisant paradoxe qu'il y a certainement plus d'étude et d'application narcissique dans une chanson ou une pochette de Chloé Mons que dans tout le catalogue de Lorie. Bref, le rock en France est une Précieuse qui aime se regarder et s'écouter, inlassablement, interminablement, complaisamment (cf. le dernier film de Pedro Costa sur "le travail" de Jeanne Balibar et de Rodolphe Burger, Ne change rien), et qui se dessèche, année après année, très loin de ses racines, dans les fumées de ses obsessions de vieille adolescente (Urgence, Noirceur, Désespoir, blablabla). Pendant ce temps-là en Belgique, des rockers qui n'ont peur ni du premier degré, ni de la grossièreté (au sens d'absence de finesse), ni du simple, ni de l'immédiat, font ingénument leur travail de rockers, et parviennent en 2006, grâce à une association mi-inattendue, mi-évidente avec Jacques Duvall, à produire, sous le nom Phantom featuring Jacques Duvall, un album de rock à la fois rempli d'attitude et dénué de la moindre pose (et accessoirement, à permettre au grand parolier de "Comix discomix", de trouver sa place de chanteur, sa voix et sa voie). Deux années plus tard, Phantom a l'idée géniale d'inviter Marie France pour un deuxième album complet : ce Phantom featuring Marie France pousse à l'extrême l'art paradoxal d'un rock primaire prodigieusement fin, la chanteuse parvenant à apporter complexité, espace, air, profondeur à des chansons rock sans jamais, miracle de la distance juste, les charger du poids du sérieux. Aujourd'hui paraît Phantom featuring Lio, le dernier volet de la trilogie. Lio a certes, elle aussi, les ressources nécessaires pour relever le périlleux défi d'un album de rock en français en 2009, mais n'y parvient malheureusement qu'à moitié, et ce pour deux raisons : d'abord la qualité des chansons, très inégale, ensuite l'attitude, précisément...
Les quatre premières chansons, pourtant, forment un ensemble absolument parfait : "Je ne veux que ton bien" est une ouverture d'une violence brutale magnifique (les cuivres à partir de 1'30 !) dont Lio s'empare avec une intelligence et une furie admirables, transformant sa voix au fur et à mesure de l'évolution du personnage (écouter ses couleurs après les cuivres, justement, autrement dit après le meurtre) ; "Ta cervelle est en grève mais ta grande gueule fait des heures sup'" n'a pas la même intensité, et heureusement car ce serait insoutenable : c'est un joli numéro de méchanceté (où Duvall excelle) dans le goût du "Cracher ma bile" de Phantom featuring Marie France, que Lio interprète sur un ton énervé un peu uniforme (c'est-à-dire qui plafonne vite), comme jadis "Vivement que je sois une petite vieille" (Cancan, 1988)... Avec les troisième et quatrième chansons, la voix de Lio retrouve son sourire, qui est devenu au fil des ans sa signature vocale : légèrement voilé dans le très bel (surtout musicalement) auto-portrait "La Veille de ma naissance" ("Je suis un peu énervante / Je suis un peu trop vivante [...] Je suis un peu trouble-fête / Je suis un peu prise de tête..."), complètement déployé dans le merveilleux, le parfait, l'euphoriquement pop "Je ne suis pas encore prête". De la folie sanglante et électrique à l'insouciance joyeuse, dix minutes de musique, quatre chansons, autant de Lio différentes, autant de tonalités, et autant d'occasions de se réjouir de ce Phantom featuring Lio : Wanda, elle aussi, à sa manière, avec ses propres moyens, a trouvé sa quadrature du cercle rock... jusqu'à "Noir violette" (texte non plus de Duvall mais de Marie Laure Dagoit), creuse énumération qui projette l'auditeur dès les premières secondes dans un univers rock et toc que les Phantom, Duvall, Marie France et la Lio des quatre premiers titres avaient précisément réussi à nous faire oublier. Tout est là : une musique comme un fond musical volontairement fatigué et fatigant, de la noirceur ("Une chauve-souris, un bâton de khôl criard, un mascara charbonneux, le rose aux joues, une larme [...] Parfois d'abord l'oeil charbonneux, pour replonger mes yeux dans la nuit, la misère, les larmes..."), enfin un parlé-chanté qui se veut litanie profonde et qui n'est que facilité et posture. Lio d'ailleurs est bien moins bonne dans ce rôle balibarien que dans les quatre précédents : ses "chhhuuut" par exemple sonnent terriblement faux, et n'ont aucune épaisseur de nuit, justement. Même naufrage, et surtout même ennui face à la même noirceur sérieuse et finalement si superficielle (au mauvais sens du terme) de la chanson écrite par Patrick Eudeline ("Lipgloss"), figure du rock post-moderne rance s'il en est ("A quoi bon faire l'amour / Si c'est pour mourir un jour / On est si mal, on a du mal / Comme disait Gérard de Nerval"...).
On dira que deux chansons sur onze, ce n'est pas grand' chose : certes, mais leur esprit est si éloigné des autres, leur néant prétentieux si incompatible avec l'artisanat débonnaire (et parfois furieux, nous l'avons vu) de Duvall et Phantom, que le plaisir de l'album en est presque gâché — d'autant que nos artisans belges eux-mêmes ne sont pas toujours à hauteur : "Mon nouveau Jules marche sur l'eau", "Tout le monde m'aime", "La Fidélité" sont parmi les trois plus anodins et paresseux textes de Duvall, et rien, musicalement ou interprétativement, ne vient les sauver. Heureusement deux très belles chansons (dont un chef-d'oeuvre) rétablissent l'équilibre (4 + 2 = 6 (sur 11)) : "L'Amour ne m'a jamais manqué", d'abord, ballade simple, lumineuse et triste que Lio habite d'une fragilité douce-amère qui lui est propre ; "Le Long de la voie ferrée" ensuite, sublime récit d'un suicide dans ces limbes, géographiques et sociales, que sont parfois les bords des voies ferrées (ou des autoroutes), entre l'Amérique désolée et la Belgique grise des Dardenne (mais sans discours aucun). Ici pas de pose (quoique l'on puisse reprocher à Lio une inutile accentuation à l'américaine sur certains mots), ni de posture, pas de noirceur jouée, mais un drame, un espace, un personnage, dans toute leur beauté, leur profondeur et leur évidence. Très loin du rock, et si proche.

   
       
  Jérôme Reybaud, août 2009    
       
  1 Je ne veux que ton bien
2 Ta cervelle est en grève mais ta grande gueule fait des heures sup'
3 La Veille de ma naissance
4 Je ne suis pas encore prête
5 Noir violette
6 Mon nouveau Jules marche sur l'eau
7 Tout le monde m'aime
8 L'amour ne m'a jamais manqué
9 La Fidélité
10 Lipgloss
11 Le long de la voie ferrée

   
       
  Tous les titresécrits par Jacques Duvall et composés par Benjamin Schoos sauf 2 (Jacques Duvall / Dan Lacksman), 5 (Marie Laure Dagoit / Phantom), 9 (Jacques Duvall / Phantom) et 10 (Patrick Eudeline / Benjamin Schoos)    
  Produit et réalisé par Miam Monster Miam    
  NB : 9 en duo avec Jacques Duvall    
  Photographie : Pascal Schyns    
  CD Freaksville Records FRVR 20