Peppermoon    
  Les Moissons d'ambre (2011)
 
 
 
   
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Trop de soin, trop de méticulosité (la première chanson est la reprise, avec un texte, de l'instrumental qui terminait le précédent album...), trop de références (Verlaine, Seurat...), trop de jolis détails, trop de sucre dans la voix de la chanteuse, et, comme pour le premier album, trop d'évidences dans le discours ("Stop, arrêt sur image / La lumière est sublime" ou "Une bougie au mimosa / Je remets un vieux Sinatra") : on devrait étouffer — et pourtant l'on respire, comme rarement un album de pop française nous aura donné l'occasion de le faire, à grandes brassées, profondément, dans un état de lucidité à la fois limpide et cotonneuse... à l'image de ces ballades qui constituent l'essentiel de l'album, à tous les sens du terme. Car chacune, avec sa nuance propre, sa tonalité distincte, du plus sombre des mineurs au plus lumineux des majeurs, parvient à ce même état de synthèse mystérieuse et de fragile indécidabilité qui bouleverse l'auditeur en le réaccordant immédiatement au monde, en le réconciliant, comme une rêverie heureuse qui ne suspendrait pas le monde, mais rendrait sa présence plus palpable, et sa morsure plus vive. Parfois ce sentiment miraculeux se manifeste en un point précis, une note, une intonation, un accord, et cette pointe vrille le coeur par sa densité inouïe, comme ces accords de guitare du refrain du "Refuge", virgules ouvrant sur des abîmes. Mais le plus souvent, c'est un sentiment diffus qui se développe et avance avec la chanson, et qui tient sans doute à la conjonction très particulière de l'évidence mélodique, des "détours" harmoniques et du feuilletage des arrangements. "Le Bonheur, ça fait mal" par exemple, commence simplement par quelques notes de guitare familières, enchaîne ensuite avec un joli refrain, facile, entraînant, qui se double d'une sorte de contre-chant insinuant (au violoncelle ?), comme une ombre, un remords entêtant, jusqu'à l'ouverture finale, les trente dernières secondes, où voix masculine, choeurs et autres couches sonores font un finale à la fois fulgurant et étreignant. "Impressionnisme" paraît un peu moins progressif, plus étale, mais sa matière sonore est tout aussi complexe, tramée, et lorsque les trois minuscules minutes de la chanson s'achèvent, on a l'impression d'avoir parcouru un immense paysage, et l'on est heureux et fatigué du voyage, de l'air et des ciels traversés, comme on est heureux, à la fin de "C'est la pluie qui veut ça", de cette marche ingrate sur les routes pluvieuses et presque dissonantes du souvenir (et quelle fin, là encore, en une sorte d'anti-apothéose de la grisaille !). Même utilisation vaguement debussyste  (et aquatique, si l'on ose dire, ou "engloutie") du piano dans "Les Moissons d'ambre", qui est peut-être la plus belle de ces "pocket symphonies", autrement dit symphonies pop de poche, dont les mille et un minuscules détails sonores se fondent en une matière légère, mouvante, irisée, suspendue... qui semble avancer au pas même de l'univers, petit air de rien, chansonnette cosmique... si pleine d'air et de vent que les mots ne se figent pas en formules, malgré leur ambition poético-philosophiques : "Je sais juste que tout change"... Et même lorsque le sens des phrases se fait plus insistant encore, lorsque, par exemple, la chanson se veut elle-même explicitement cosmique ("Gaspillées" : "Tu viens de milliards de séductions / De hasards, de contradictions [...] Les oiseaux ne chantent pas pour rien / Les étoiles ne brûlent pas pour rien [...] Tu viens de milliards d'équations [...] Et tu me demandes "Qui sommes-nous ?"") ou dialectique ("Poupées russes" : "Dans la haine il y a de l'amour / De la douceur dans le cactus [...] Un peu de mal dans le bon / Un peu de victoire dans la défaite [...] Chaque médaille a son revers / Le coupable est dans l'innocent / Un paradis en enfer / Le feu sous l'océan"), un rien, un lalalala, une note d'orgue, la grâce d'un refrain suffisent à remettre immédiatement les mots à leur place, celle d'un rouage parmi les rouages d'un grand monde que la chanson de Peppermoon, magiquement, miraculeusement, humblement, nous rend.

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  Jérôme Reybaud, avril 2011    
       
  1 Larme de lune
2 Le Bonheur, ça fait mal
3 Gaspillées
4 Impressionnisme
5 Cocoon
6 Coquelicot
7 La Façon, la manière (feat. Pierre Faa)
8 Sur tous les toits
9 Les Moisson d'ambre
10 Poupées russes
11 Sur le bout de la langue
12 C'est la pluie qui veut ça
13 Le Refuge
14 Azurasia (instrumental)

   
       
  Tous les titres sont écrits et composés par Pierre Faa sauf 3 (Faa / Perrin), 5 (Faa / Pillon), 9 (Faa / Bucciu / Faa) 13 (Faa / Fueoka)    
  CD I.C.Music