Pascale Borel    
  Oserai-je t'aimer ? (2005)
 
 
 
   
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Longtemps nous avons attendu un disque Pascale Borel: se pouvait-il qu'après avoir produit l'un des sommets de la pop française (Mikado, album éponyme, 1985), le duo nous laissât tomber ? De temps à autre bien sûr Czerkinsky et Borel donnaient, chacun de son côté, des nouvelles, et nous tendions l'oreille, plus ou moins convaincus par les albums de l'un et les collaborations de l'autre... jusqu'à la stupéfaction de "Douze ans", improbable, joyeuse et bouleversante marche sur l'enfance, où l'on voit passer l'ombre de ces tragédies puériles, bien plus belles que les crises ternes et désagréables de l'adolescence, comme dans un film de Pascal Thomas: "Lorsqu'on vient d'avoir douze ans / Faut-il aller vers treize ? / Sur le bord de la falaise / Un vertige me prend". Grammaire, gifles et roulades, tout le spectre balayé en trois minutes: "Ah ! que n'ai-je encore douze ans / Pour me rouler dans l'herbe / Ah ! que revienne le verbe / Avant le complément".
Des sensations, des images, des mots enfin qu'on n'avait plus entendus dans la chanson depuis... Tout l'album joue avec le plaisir très particulier de faire entrer dans le cadre de la variété ou de la musique populaire des références (culturelles) et des expériences (existentielles) qu'aujourd'hui on n'ose même plus évoquer dans un "film d'auteur" ou dans une classe de seconde: par exemple le vide très particulier des voix de standardistes: "Sa voix d'ange / Qui dit oui qui dit non / Sans autre consistance / Qu'un mélange / De sucre et de néant / D'amour et de distance" ("Le sourire de la standardiste"); ou l'ataraxie animale: "Parfois je rêve que je suis une vache / Parfois je désire être une vache / Ne plus me poser de problème / Qui m'aime qui j'aime / J'aurais du foin tout autour de ma bouche / Et mes grands yeux se couvriraient de mouches / Je ne verrais plus l'horizon / Ni ma route" ("Si j'étais une vache"). Ou encore Emmanuel Kant, nom immense qui rend encore plus légère la romance pop synthétique dont il est le pivôt euphonique paradoxal: "Tu lis Kant / Tu lis Kant près d'Alicante […] Et je rêve / Presque nue sur la grève / Que s'effacent / La matière et l'espace / Tu m'embrasses / Tu touches à l'essentiel / Beaucoup mieux qu'Emmanuel" ("Alicante"). Jusqu'à l'extraordinaire et jouissive énumération du manifeste "J'aime tellement Proust": "Lévi-Strauss Lévinas / Je m'en fous, je m'en passe / Haydn et Heidegger / C'est vilain, c'est vulgaire / La culture allez, ouste ! / Mais j'aime tellement Proust". Chanson antiphrastique, qui s'amuse à introduire la Culture, la vraie, dans la variété, tout en faisant mine de s'en débarrasser - et qui, au-delà même du brillant exercice de style, se révèle une véritable leçon de lecture, et de vie: "On nous dit "monument" / Mais c'est la promenade / Le chignon de maman / Qui vous tend l'embuscade / Et qui vous rend malade / D'émerveillement / Pour une mèche au vent / Qui tremble et se balade / Et vous restez malade / Et vous restez vivant / Sur la terre comme au ciel / Marcel". Se peut-il qu'une chanson pop en dise plus sur la Recherche qu'une énième thèse de 800 pages ? Se peut-il que ce numéro de dance-pop nous rapproche davantage de Proust que la sonate de Vinteuil grotesquement évoquée dans Le Temps retrouvé de Raoul Ruiz ?
Oui, sans doute grâce au frottement des univers, cette douce incongruité, qui rend la surface si profonde, et la profondeur si superficielle, que tout l'album de Pascale Borel devient une sorte de bréviaire merveilleux, à lire en dansant, comme une réflexion sans pensée: "Et soudain je pense [Non pensare] / Que c'est bien court la vie / Tant d'inconséquence [Non parlare] / M'enchante et me ravit / Partons en vacances / Dans ta Mazerati / Vers les apparences / Et les paparazzi" ("Oserai-je t'aimer ?" en duo avec Jérémie Lefebvre).
Bien sûr le portrait de couverture n'est pas aussi achevé qu'une photographie de Pierre & Gilles (quoique la toile de Jouy convienne parfaitement au buste de Pascale Borel); le petit ensemble de chambre (deux violons, alto, violoncelle et flûte), malgré sa vaillance, peine à faire oublier les grands orchestres de variété des années soixante-dix (mais le cherche-t-il vraiment ?); et les cuivres de synthèse ("Alicante") sont, comme toujours, affreusement cheap (cependant, n'est-ce pas parfaitement assumé ?). Certes, et c'est plus grave, les louables efforts de diversité (qui tombent d'ailleurs parfois à côté, comme pour "Ne crie plus", dont les arrangements rock et la mélodie ne semblent pas convenir tout à fait à la voix ni à l'univers de Pascale Borel) ne cachent pas un certain épuisement de l'inspiration mélodique du seul et unique compositeur des douze titres, Jérémie Lefebvre (malheureusement, c'est le très beau texte de Pascale Borel, "Comme une bouteille à la mer", qui en pâtit le plus).
Pourtant on écoute cet album comme on reçoit une grâce - pour ses qualités intrinsèques d'abord. Mais aussi parce qu'il permet de renouer mélancoliquement avec un âge d'or de la pop française. Enfin parce que son incongruité même dans un paysage de la chanson et de la pop française, grosso modo atroce, est proprement miraculeuse. Comme une page de Proust entre deux clips de Lorie
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  Jérôme Reybaud, avril 2006    
       
  1 Oserai-je t'aimer ? (Jérémie Lefebvre) (en duo avec Jérémie Lefebvre)
2 Tout entier (Pascale Borel/Jérémie Lefebvre)
3 J'aime tellement Proust (Jérémie Lefebvre)
4 Into the groove (Madonna/Stephen Bray)
5 Alicante (Jérémie Lefebvre)
6 Le sourire de la standardiste (Jérémie Lefebvre)
7 Tout petit (Jérémie Lefebvre) (en duo avec Jérémie Lefebvre)
8 Ne crie Plus (Jérémie Lefebvre)
9 Je veux que tu m'embrasses (Jérémie Lefebvre)
10 Comme une bouteille à la mer (Pascale Borel/Jérémie Lefebvre)
11 Les Bordelaises (Jérémie Lefebvre)
12 12 ans (Jérémie Lefebvre)
13 Si j'étais une vache (Jérémie Lefebvre)
   
       
 
Arrangements et direction musicale: Jérémie Lefebvre, réalisation artistique: Jérémie Lefebvre et Arnaud Carette
   
 
Photo: Audoin Desforges
   
 
 CD Pschent 3403702