Pascale Borel    
 

L'Essaïon, (Paris), du 10 au 12 et les 17 et 18 septembre 2008

Récitals
  Avec Marie Lefebvre à la flûte, Eryk Amah à la guitare, Philippe Casabianca aux percussions et Jérémie Lefebvre
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Après une série de concerts mémorables en janvier dernier, Pascale Borel revenait à l'Essaïon en septembre pour cinq nouveaux concerts. Même salle, même invitée (Lio), même répertoire (une seule véritable nouvelle chanson, "J'ai dix-huit ans", et trois titres connus interprétés pour la première fois sur scène : "J'ai des copains", "Tout petit", "Les Brunes comptent pas pour des prunes"), même formation et mêmes musiciens, et mêmes regards amoureux et bienveillants de Jérémie Lefebvre sur une Pascale Borel qu'il ne quitte pas des yeux... et pourtant, imperceptiblement, tout semble avoir changé. Il y a d'abord l'assurance nouvelle de l'interprète, qui n'a pas besoin de prendre la parole ni de s'extravertir pour être présente : un sourire, un regard, un geste, parfois un mot suffisent à faire rire le public entre deux chansons ou à révéler le sens ou la couleur d'un texte. Rien ne pèse dans son interprétation, rien n'est jamais souligné, mais tout est dit, avec un tact et une délicatesse qui ne sont qu'à elle. Son ingénuité par exemple transforme la petite et amusante chanson engagée (petite parce qu'engagée) que Jérémie Lefebvre a écrite sur Nicolas Sarkozy en 2005, en un irrésistible numéro où vraie et fausse candeurs se mêlent au point d'être indissociables : "J'irai m'payer ta grand' gueule / Si tu veux pas la fermer / Est-ce que j'me la f'rai toute seule / En bande ou en single / J'suis pas encore décidée" dit-elle en se passant un doigt de petite fille dans les cheveux... Il y a ensuite ces mille et un détails qui ont trait à la mise en scène (les lumières essentiellement) et aux arrangements musicaux, et qui donnent le sentiment à la fois d'un peaufinage extrême et d'une évidence presque invisible. Pas de véritable décor ni de jeu de lumières grandiose dans la petite cave de l'Essaïon (et avec les petits moyens afférents), mais, pourtant, une véritable scène, et surtout un véritable univers sous les voûtes, avec même, parfois, des images d'une très grande beauté. De même les arrangements que Jérémie Lefebvre a écrits pour son petit ensemble de musiciens, à la virtuosité douce, délicate, à la beauté discrète, comme ces soupirs magnifiques et presque inaudibles que poussent Marie et Jérémie Lefevre sur "Le Sourire de la standardiste", que Pascale Borel d'ailleurs n'a jamais aussi bien chanté. Ou comme ces silences, ou plutôt ces très légers retards dans le sublime "Si j'étais une vache", que le public ne sait toujours pas trop comment prendre, hésitant entre rires un peu gras et léger malaise lorsqu'à la fin de la chanson le désespoir l'emporte.
Car les plus belles chansons de Jérémie Lefevre sont comme les millefeuilles, composées de couches et de niveaux, et sous le glaçage d'une chanson amusante, on découvre parfois soudainement une épaisseur qui fait pleurer, à l'exemple de "Quand tu te tais" (interprétée par son auteur en solo), qui commence dans un registre poético-sérieux, se transforme vite en un réquisitoire féroce et hilarant contre la parole féminine et s'achève entre la figue et le raisin, entre la tragédie et la comédie, dans un rire qui n'est plus seulement contre l'autre mais contre soi aussi (c'est-à-dire pour le couple), lorsque l'homme supplie à la femme qui s'est mise à pleurer, de se remettre à parler. Même feuilletage à l'oeuvre dans la nouvelle chanson, "J'ai dix-huit ans", qui croque sur un rythme de ballade assez linéaire et sur un ton plaisant, c'est-à-dire sans crier gare, les contradictions des adolescents d'aujourd'hui, tout à la fois gnangnan, brutaux ("Je préfère crever que de vous ressembler", cela adressé aux parents), faussement rebelles et vraiment conformistes, pour ne pas dire boutiquiers ("Tiens mon père m'offre le code / Et ma mère, le tout dernier ipod / Je vais peut-être, finalement, rester chez mes parents"). Cette acuité, qui jamais ne se calcifie ni ne dégénère en une sorte de prêt-à-penser pseudo-sociologique comme chez ses trop célèbres confrères trentenaires, ce regard juste (car toujours empathique ou dialectique), était déjà à l'oeuvre dans le merveilleux "Douze ans", qui est la seule véritable déception du concert, non pas à cause de la jeune Justine (qui a remplacé Apoline), mais sans doute parce que Pascale Borel ne semble pas la chanter avec la même conviction que lors des concerts de janvier. A ce propos, Lio aussi nous a paru légèrement en retrait dans ses trois duos, ou est-ce le manque de nuance de son interprétation, uniformément triste ou joyeuse, selon la chanson ?
Malgré cela, on sort de la cave de l'Essaïon dans un état de joie radieuse, de calme souriant et de mélancolie légère mêlés - très exactement les sentiments que l'on éprouve lorsque Pascale et Jérémie (1) interprètent en duo "Oserai-je t'aimer ?", l'un des plus beaux et des plus parfaits moments du concert (et de la pop française sur scène, as a matter of fact). Loin de la vulgarité de l'époque, loin des grands gestes outrés de la Chanson Française comme des pâles tentatives d'une pop qui a toujours eu du mal à passer du disque aux planches, ils ont su recevoir leur public avec politesse, "doucement / gentiment", sans cri ni esbroufe. Pascale et Jérémie sur scène se font tout petits, ils n'en deviennent que plus grands.


(1) On dit "Pascale et Jérémie" comme on dit "Pierre et Gilles" ou "Gilbert and George", c'est-à-dire comme un véritable nom, et non pour sacrifier à la mode infantilisante des prénoms

   
 

   
 

Didier Dahon, septembre 2008