Mylène Farmer: la fin du désir    
   
Points de vue
  Par Aurélien Hupé
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  Avril 2006
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C’est en 1984 que le public découvre, à l’occasion de la sortie de son premier single "Maman a tort", les allures timides et complexées d’une certaine Mylène Gautier. Laurent Boutonnat, son Pygmalion, n’a pas encore fait de cette jeune fille de vingt-trois ans l’implacable machine commerciale qui fera sa fortune. Nulle ambition calculatrice ne semble pouvoir être décelée chez cette jeune fille fragile à la voix chancelante. Mylène Gautier n’a pas encore chaussé les cothurnes de Mylène Farmer, et pourtant elle a déjà de quoi attirer l’attention. Car elle cultive le goût de la surprise, et son premier single provoque le malaise. À l’écoute de "Maman a tort", vous aviez d’abord souri aux tons frais de la comptine d’enfant. Ce n’est qu’après que vous avez commencé à ressentir la gêne. C’est la victoire de l’opéra italien sur l’opéra français, le piège de la domination de l’harmonie sur la signification : vous aviez cru que la gaieté de la comptine suffisait à établir le sens de la chanson, et vous vous êtes confronté à la noirceur des paroles. L’enfant, malade, chante seule dans sa chambre d’hôpital, prenant à parti l’auditeur, devenu l’ami imaginaire inventé pour tromper la solitude. Pour finir de choquer, la petite fille est amoureuse de son infirmière à la voix douce, substitut d’une mère rejetée pour n’avoir pas accepté le désir homosexuel de sa fille. La première pierre de l’édifice Farmer est à l’image du futur palais : la légèreté d’une voix frêle jusqu’à la cassure dissimulant un sens caché et provocateur. La griffe Mylène Farmer s’affirme d’emblée dans cette superposition artificielle d’une voix claire et d’une parole sombre.
Mylène Farmer invite donc son auditeur à la distance. Elle creuse en ses chansons un double fossé que le prétendant doit franchir pour clore sa quête herméneutique et accéder au rang d’initié. Le premier écart consiste à se défier de la forme – voix, tonalité, rythme –, le second à percer le chiffre poétique. Car le style de Mylène Farmer se veut énigmatique et codé. Et qu’est-ce qui mérite d’être ainsi caché, sinon ce que l’on ne peut montrer sans danger ? La quête de sens de l’auditeur sera résolument amoureuse, tout entière tendue vers le désir de l’interdit et de l’indicible. La chanteuse a alors l’habileté d’offrir à l’énigme une réponse spéculaire. Car ce que l’auditeur désire, le but de sa quête, c’est le désir lui-même. Toutes les chansons de la première Mylène Farmer finissent en effet par dévoiler un troublant désir sexuel et un envoûtant désir de mort. Après le provocant "je suis une catin"du quatrième single "Libertine", les chansons du premier album Cendres de Lune (1986) composent avec art un univers à la fois sexuel et morbide. L’on ne pourrait parler d’une double thématique, tant la mort est inextricablement liée, chez Mylène Farmer, au désir sexuel. Mêlant deux interdits, les chansons de ce premier album célèbrent la jouissance dans la mort et la décomposition. C’est à l’hôpital que la petite fille de "Maman a tort" découvre son désir homosexuel, c’est auprès d’un vieux lubrique que l’héroïne de "Vieux bouc" connaît le plaisir, et c’est "Au bout de la nuit", "où tout meurt sans cri", que l’on peut connaître la plus grande jouissance. Le désir est d’autant plus trouble que les chansons brouillent les cartes de la différenciation sexuelle : si "Libertine" et "Vieux bouc" mettent en scène des relations hétérosexuelles, "Maman a tort", "Greta" et "Tristana" sont trois odes au désir exclusivement féminin. Enfin, en recréant l’inconfort du premier single, l’album Cendres de Lune profite de la juvénilité de la voix de la chanteuse pour installer l’auditeur dans un univers enfantin sans cesse déniaisé par l’horreur de la mort. Plus grandir est la prière d’une adolescente qui ne veut pas mourir, et le mystérieux "Chloé" est une comptine chantée par une enfant qui vient de voir sa sœur mourir noyée, le crâne fendu.
Le second album est à l’image du premier. L’on pourrait presque dire qu’il en est sa réalisation aboutie. Le formidable succès commercial d’Ainsi soit je (1988) installe Mylène Farmer dans son personnage de chanteuse névrosée. La provocation sexuelle mène la danse : "Pourvu qu’elles soient douces" célèbre les fesses, et chante à demi-mots les délices de la sodomie, la reprise de "Déshabillez-moi" est languissante à souhait [et accessoirement catastrophique, NDLR], et le fameux "Sans contrefaçon" joue une nouvelle fois avec l’indifférenciation sexuelle en mettant en scène une femme qui se sent homme. Mais le désir de mort n’est pas en reste. Si la référence à Baudelaire eût suffi en elle-même à inscrire les chansons de Mylène Farmer dans une filiation poétique morbide, le choix du poème "L’horloge", dans sa description du temps anthropophage, ne peut que renforcer l’importance du thème. "Allan" et la "Ronde triste" évoquent des fantômes, comme l’on invoque les esprits, et "Jardin de Vienne" rend hommage à un pendu. Cependant, dans cette thématique apparaît un nouvel ingrédient : "Ainsi soit je" et "Sans logique" laissent transparaître des accents religieux. Mylène Farmer donne libre cours à une éducation chrétienne où, si le désir de mort est encouragé, le désir sexuel achoppe sur la culpabilisation.
Le thème religieux sera central dans le troisième album L’autre (1991). En effet, Mylène Farmer laisse désormais de côté la provocation sexuelle, pour révéler son versant le plus sombre. Si "Je t’aime mélancolie" et" Psychiatric" jouent avec son image de chanteuse aimant aborder les contours de la folie morbide, et si "Désenchantée" se veut l’étendard d’une génération sacrifiée, "Agnus Dei" et "Beyond my control" s’amusent avec le thème du sacrifice christique sur fond de prières liturgiques. Foulant aux pieds l’interdit religieux, Mylène Farmer devient une Ève tentatrice cultivant le péché en pleine connaissance de cause, une sorte de Bossuet pervers adepte de l’auto-flagellation. La chevelure rousse de la chanteuse commence décidément à sentir le soufre.
C’est ce désir de l’interdit qui s’éteint avec le quatrième album Anamorphosée (1995). La carrière "américaine" de Mylène Farmer commence, comme l’annonce le titre "California". Adieu les accents mélancoliques, c’est le retour en force du sexe. Mais cette fois, plus de quête désirante : le sexe s’offre sans chiffre codé, sans savoureux détour, sans voile de Poppée. L’auditeur n’est plus un décrypteur des sens seconds : il doit accueillir la crudité désarmante du premier degré. "L’instant X", "Eaunanisme", "XXL", autant de titres révélateurs du tournant de la chanteuse. Du désir de l’interdit à la provocation bien franche, celle qui fait vendre. Quant à "Rêver", c’est une célébration de l’amour et de la tolérance : décoiffant, non ? L’on ne s’étonne plus que les Enfoirés aient pu reprendre la chanson. Il ne manquait plus que les chœurs d’enfants de "Tomber sept fois" pour que le tableau soit complet.
Les deux albums suivants, Innamoramento (1999) et Avant que l’ombre (2005), ont repris la recette. Il est désormais plus vendeur de vanter les pouvoirs de l’amour ("L’amour naissant", "Innamoramento", et dans le dernier album "Avant que l’ombre", "Aime", "L’amour n’est rien", "Peut-être toi"), que le troublant désir du suicide et de l’homosexualité. Ajouter à cela un zeste de cul porno-chic (le "prends-moi, prends-moi" de "L’Âme-stram-gram", l’inceste dans "Optimistique-moi", le récent "j’en ai vu des culs" de "QI" ou encore le bien nommé "Porno-graphique"). Insérer entre les trois derniers albums pas moins de quatre collectors commerciaux, concerts ou compilations (Live à Bercy, Mylénium tour, Les Mots, Remixes 2003). Adapter cette recette à une jeune lolita du nom d’Alizée (dont la petite culotte blanche émoustillera le papy), et vous obtiendrez le pactole. La machine est désormais huilée.
Mylène Farmer est passée du "jouir dans la mort" au "jouir de l’amour avant que la mort nous sépare". En tout bien, tout honneur. Le problème, c’est que la poésie de l’interdit s’est envolée, et avec elle tout le désir de l’initié. En passant du sens voilé à la tautologie du premier degré, la chanteuse a transformé son auditeur en fan. Le fanatique de Mylène Farmer ne pense plus, ne cultive plus la distance : il achète, un point c’est tout. Et il célèbre avec Mylène Farmer, en chœur avec tous les enfants et les petits oiseaux de la Terre, la beauté de l’amour. Il fut un temps où les comiques Les Inconnus se moquaient de Mylène Farmer en lui faisant dire "J’écris des paroles que vous ne comprenez pas, d’ailleurs moi non plus". Désormais, malheureusement, l’on ne comprend que trop bien.