Micheline Presle

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A 16 ans, Micheline Chassagne, remarquée sur le plateau de Je chante (où elle fait une de ses premières figurations), passe une audition aux Bouffes-Parisiens devant Albert Willemetz, alors en train de monter sa nouvelle revue, God Save Paris. Elle interprète le premier couplet d'"Un jeune homme chantait" de Piaf, fond en larmes, est néanmoins immédiatement engagée pour plusieurs petits rôles, commence à répéter, mais déclare forfait à cause d'une jaunisse qui vient opportunément interrompre une expérience qu'elle n'aime pas... La carrière chantée de Micheline Presle sera à l'image de ces premiers pas contrariés : inachevée, frustrante et si paradoxale, tellement chargée de rendez-vous manqués, qu'elle en devient presque mystérieuse.
Car Micheline Presle avait tout pour ajouter la chanson à la comédie : la voix, le timbre, le phrasé, le physique, la stature — mais aussi les opportunités, l'époque, le milieu, l'air du temps, on ne peut plus favorables. Lorsqu'elle débute en effet, à la fin des années 30, les noces du cinéma français et de la chanson continuent d'être célébrées, même si c'est avec un peu moins de vigueur qu'auparavant, et la liste des personnalités de la chanson qu'elle croise de plus ou moins près sur les plateaux de cinéma est impressionnante : Charles Trenet, Reda Caire, Joséphine Baker, Vincent Scotto... puis, dans les années 40, Auric, Wal-Berg, Kosma, Misraki etc. Au moindre prétexte l'on chante, dans un cabaret, une rue, une réception, une automobile... Rien n'arrête les scénaristes lorsqu'il s'agit de greffer une chanson, ce passage obligé, dans un récit — Danielle Darrieux en sait quelque chose, dont le soprano léger est en ces années presque inséparable de la voix parlée. Et de son côté, Micheline Presle, qui chante aussi bien que son aînée, que fait-elle de sa voix ? Elle reprend en choeur avec d'autres Jeunes filles en détresse quelques couplets édifiants dans le film de Pabst (1939), elle fredonne sur un disque de Jean Wiener dans Falbalas (Jacques Becker, 1945)...
Seules véritables interventions chantées : la valse éponyme du film d'Abel Gance, Paradis perdu (1938), que Micheline Presle chante deux fois ; la scène d'ouverture de Félicie Nanteuil (Marc Allégret, 1945 (tourné en 1942)), où Micheline Presle interprète le grand air de Mam'zelle Gavroche de Hervé (1) ; la chanson écrite en anglais par Bill Marshall et composée par Misraki pour Tous les chemins mènent à Rome (Jean Boyer, 1949) ; et enfin le rôle de chanteuse qu'elle joue dans son premier film américain, Under my skin (titre français : La Belle de Paris, Jean Negulesco, 1950 ; chansons d'Alfred Newman). Voilà, c'est à peu près tout, et c'est extraordinairement peu.

Micheline Presle dans Félicie Nanteuil (Marc Allégret, 1945)

Plus tard, Micheline Presle réussira le tour de force de tourner trois fois avec Jacques Demy (le sketch "La luxure" du film Les Sept péchés capitaux, 1962, Peau d'âne, 1970 et L'Evénement le plus important depuis que l'homme a marché sur la lune, 1973) sans jamais entonner la moindre note et alors même que Demy voulait la faire chanter. Il lui avait d'ailleurs proposé d'interpréter et de chanter le rôle de Madame Emery dans Les Parapluies de Cherbourg, que Micheline Presle ne put tourner à cause d'un énième navet américain pour lequel elle s'était engagée.
Ce nouveau rendez-vous manqué est d'autant plus regrettable que Micheline Presle semblait, au tournant des années 60/7O, éprouver pour la première fois un véritable désir de chanter. Elle n'accepta par exemple Les Pétroleuses (Christian-Jaque, 1971) que pour la chanson de Francis Lai qu'elle y interprétait — mais la scène fut en grande partie coupée au montage (2)... —, et chercha — en vain — à monter en France Applause, la comédie musicale que Comben, Green, Strouse et Adams avaient tirée pour Lauren Bacall de All about Eve (3). Micheline Presle était alors si bien disposée à l'égard de la chanson qu'elle accepta même d'enregistrer un disque, pour la marque Adès, qui lui donna carte blanche pour un tout premier album, à près de cinquante ans. Mais que croyez-vous que Micheline Presle choisit de chanter ? Des standards français ? Américains ? Trenet ou Cole Porter ? "Madame Arthur" ? "La Rue Watt" ? "Plaisir d'amour", peut-être ? Eh bien non : des comptines anglaises ou irlandaises, des berceuses américaines, des rondes de Caroline du Nord, des chants de la Guerre de Sécession — bref, une vingtaine de Folk songs et de Play songs, comme le titre de l'album l'indique, qui non seulement semblent particulièrement peu à même de séduire une quelconque partie du public français (d'ailleurs à qui le disque est-il destiné ? Les enfants préféreront sans doute les comptines de leur propre folklore, quant aux adultes, seront-ils sensibles à des compositions rudimentaires qui ne dépassent pas parfois les trente secondes ?), mais qui surtout, c'est là le plus grave, ne permettent pas à Micheline Presle de déployer une grande variété d'humeurs ni d'accents. A l'exception de deux merveilleuses ballades (la "Ballade de Josh White" et "The Foggy dew"), tout se passe comme si ce répertoire encourageait Micheline Presle dans son inclination à la rudesse, ce tropisme preslien bien connu de ses admirateurs, fait d'un mélange de brusquerie et de raideur, que certains cinéastes ont su magnifiquement mettre à profit (Jacques Davila notamment, en particulier dans "Remue-ménage", le sketch réalisé pour le film L'Archipel des amours en 1983), mais qui dans ce pourtant très court album, devient vite éprouvant. "Oh Susanna", "Chip, chip, my little horse", "I tisket, I tasket" (et même la fameuse berceuse "Hush little baby") sont déclamés comme des coups de fouet, et rares doivent être les enfants (anglophones qui plus est) qui auraient envie de répondre à des invitations à jouer si impérieuses, si dénuées de la moindre douceur. Quant aux deux negro spirituals, le chant droit, saccadé, sans legato ni rondeur aucune de Micheline Presle en fait des objets sonores d'une bizarrerie absolue qui achèvent de transformer cet unique album en un ratage éclatant, manifeste, cruel.
D'autant plus cruel que quelques années plus tard, en 1974, Micheline Presle allait enfin pouvoir montrer, grâce au Grand Magic Circus, quelle interprète elle était vraiment, et quelle chanteuse elle aurait pu devenir. Certes Jérôme Savary n'est pas Albert Willemetz, et il est fort éloigné de ce Broadway auquel Micheline Presle a un temps rêvé ; quant à sa revue Goodbye Mister Freud à la Porte-Saint-Martin, elle fut un échec commercial et critique. Pourtant il sut, en confiant à Micheline Presle le rôle de Mimi Freud, lavandière du canal Saint-Martin devenue lingère du Tsar, lui donner (avec l'aide de Copi pour les lyrics et de Jacques Coutureau pour la musique) un "personnage vocal" enfin à sa mesure, comme en témoigne le merveilleux et rarissime 45 tours enregistré (en studio) pour le spectacle. "Canal Saint-Martin" d'abord, une valse-musette dont Micheline Presle exalte la nostalgie avec une diversité de couleurs et un phrasé proprement stupéfiants (surtout après l'expérience monolithique des Folk songs). "Mimi" ensuite, très étonnante pièce composite, dont les tristes et charmants couplets néo-réalistes (chantés "en voix de soprano") sont précédés d'une sorte de long récitatif accompagné au piano, que le génie théâtral de Micheline Presle transforme en un très lointain cousin déchu, faubourien et parodique des récits de Lully et Quinault — mais une parodie qui, grâce à Micheline Presle, ne fait pas l'économie de la grandeur ni de la noblesse propres à la déclamation, et qui réussit donc ce faisant à porter les phrases de Savary et Copi au plus haut de leur valeur comique et dramatique : "Moi, Mimi la Parisienne, presque reine de Moscou, me voici soudain comme une chienne, sans même un collier à mon cou..."
Dans les années 80/90, les quelques réalisateurs de l'"école Vecchiali" qui offrirent à Micheline Presle une nouvelle carrière aimaient trop le cinéma français des années 30, et donc la notion même de chanson au cinéma, pour ne pas lui écrire (malgré une voix altérée) quelques scènes "en chanté[es]", et ils connaissaient trop la carrière de l'héroïne de Falbalas, et peut-être même ses mésaventures dans le domaine de la chanson, pour ne pas en jouer, d'une manière ou d'une autre. La plus virtuose est Marie-Claude Treilhou, qui, avec Le Jour des Rois (1991), offrit à la chanteuse contrariée une (sorte de) revanche particulièrement délectable. Le personnage de Germaine qu'elle interprète d'abord est une dame renfrognée, aigrie, cassante, dont la raideur tranche avec la bonhomie de son aînée Suzanne (Paulette Dubost) et l'aisance de son autre soeur, Armande (Danielle Darrieux).

Micheline Presle dans Le Jour des Rois (Marie-Claude Treilhou, 1991)

Et lorsque les trois soeurs entonnent un air du Pays du sourire ("Je t'ai donné mon coeur"), Marie-Claude Treilhou donne bien évidemment le rôle de maître de chant à Darrieux : des trois, c'est sans conteste celle qui sait chanter, celle qui a chanté dans un grand nombre de films, celle qui a publié des dizaines de disques, et Micheline Presle ne peut, tout comme Paulette Dubost d'ailleurs (4), que timidement joindre le fantôme de sa voix à ce petit choeur sororal. Sauf que... il est une quatrième soeur, l'extravertie Marie-Louise, jouée elle aussi par Micheline Presle, qui donne des spectacles dans des salles des fêtes, et qui y chante des airs d'opérette (du Pays du sourire justement) à pleine voix, avec assurance, brio, abattage... Si bien que la vraie chanteuse du film n'est finalement pas celle que l'on croit, et que c'est bien Micheline Presle qui a les faveurs de la scène, des feux de la rampe, des paillettes (enfin, en l'occurrence, de la robe chinoise et de l'éventail de plumes roses...). Le moyen de réparer une injustice plus élégamment ? Et surtout d'intégrer plus finement au récit l'étoffe même d'une vie d'actrice ?
Cinq ans plus tôt Gérard Frot-Coutaz avait lui aussi fait chanter Micheline Presle, en duo avec Claude Piéplu, dans son film Beau temps mais orageux en fin de journée (1986) : "Tes visages" est sans doute le chef d'oeuvre de ces années-là (5), un moment parfait où le chant, en dépit des scories, transcende la narration et ouvre des abîmes. Tout se passe comme si cette chanson, l'une des plus belles que Paul Vecchiali et Roland Vincent aient écrites, permettait à la fois au film de se révéler à lui-même et à Micheline Presle de boucler la boucle d'une vie d'actrice chantante dont l'inachèvement n'est pas le moindre des attraits, en fin de compte : des trous d'air, des rendez-vous manqués, quelques pépites et le parfum du conditionnel passé qui rôde, ou du plus-que-parfait du subjonctif, comme dans le poème de Baudelaire : "O toi que j'eusse aimée..."


Jérôme Reybaud, juin 2006


(1) L'on n'entend d'ailleurs que le début et la fin de l'air, puisque la caméra quitte parfois la scène, où se produit la toute jeune Félicie Nanteuil, pour la coulisse. L'autre air interprété par Micheline Presle, "Reviens", la fameuse valse de Fragson et Christiné, est lui aussi incomplet puisque Micheline Presle n'en interprète que le premier couplet et une partie du refrain, avant de s'interrompre.

(2) La chanson, intitulée "La vie parisienne" (Francis Lai / Hal Shaper), de très loin le sommet de la partition que Francis Lai composa pour le film de Christian-Jaque, mais également l'une des plus belles du "répertoire" de Micheline Presle, apparaît néanmoins sur le disque de la bande originale du film (voir la discographie). C'est une ballade nostalgique chantée en anglais, à la fois lyrique et intimiste, très Francis Lai, dont la sentimentalité — la guimauve — est sublimée par le chant droit, noble, détaché, de Micheline Presle (laquelle délivre au passage une extraordinaire diérèse sur le refrain (en français) "la vie parisiEnne").

(3) Autre manifestation de ce désir: la participation de Micheline Presle à un téléfilm (malheureusement très difficile à voir) de François Chatel et Louise de Vilmorin, La Lettre dans un taxi (1962), dans lequel elle interprète une chanson de Gainsbourg.

(4) Si Paulette Dubost a commencé sa carrière avec des revues au music-hall dans les années 30, ni le cinéma, ni le disque, ne lui ont plus tard vraiment donné l'occasion de s'imposer comme comédienne-chanteuse. On peut néanmoins l'entendre dans deux airs publiés dans l'anthologie Quand les comédiens chantaient (1930-1939), EPM 9827 42.

(5) Dernière participation vocale : dans le téléfilm de Paul Vecchiali, Point d'orgue (1993), où Micheline Presle chante (a capella) une très courte comptine ("Uno-dué-tré", Paul Vecchiali / Roland Vincent) d'autant plus déchirante qu'elle hésite perpétuellement entre la rage et les pleurs, comme si Paul Vecchiali avait cherché, à travers cette minute de musique, à faire plier à la fois son personnage, une forte femme qui tient une pension dans un village, et "l'inclination à la rudesse" de son actrice évoquée plus haut.

Ouvrage consulté : Micheline Presle, L'Arrière-mémoire : conversation avec Serge Toubiana, Flammarion, 1994, 234 p
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