Merci Monsieur Canetti    
 
Le Trianon (Paris), 11 octobre 2009
 
 

Avec Magali Noël, Anne Sylvestre, François Morel, Anne Roumanoff, Jeanne Cherhal, Clarika, La Grande Sophie, Agnès Bihl, Carmen Maria Vega, Madjo, les Franjines, Hubert Degex, Stéphanie Noël et Liz Cherhal

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Qui aurait imaginé en 1990, en écoutant ses délicates et secrètes chansons pop, que Marie Audigier se retrouverait, vingt années plus tard, sur la scène du Trianon au côté de Daniel Vaillant pour un hommage à Jacques Canetti ? L'ex jeune et fraîche voix de la pop bucolique et indépendante, le socialo-jospiniste ancien ministre de l'intérieur et la fille du plus grand "accoucheur de talents" (comme on dit à la FNAC) de la chanson française, Françoise Canetti, sur la même scène, côté à côte, se congratulant à tout va... Bizarre attelage, tout comme la programmation elle-même à vrai dire, élaborée dans le cadre de la Fête des Vendanges de Montmartre (et très platement présentée) par Marie Audigier, donc, et Hervé Bordier, qui ont choisi de faire se croiser dans le plus grand désordre et souvent sans la moindre nécessité, anciens artistes Canetti (Magali Noël, Anne Sylvestre), jeunes chanteuses tombées du ciel (quel rapport entre Jacques Canetti et Madjo ou Carmen Maria Vega ?) et laborieux professionnels de l'hommage (François Morel, les Franjines)... Onze remarques en vrac à propos d'une indigeste et chaotique après-midi montmartroise qui fut néanmoins le théâtre de quelques brèves illuminations et même de véritables rencontres :
– Tout le génie des Frères Jacques résidait dans l'extrême précision de leurs gestes, la longue et patiente mise au point de leurs numéros et une sorte de minimalisme graphique d'une élégance et d'une efficacité folles... toutes choses qui font défaut aux Franjines, incapables, malgré leur bonne volonté et leurs sourires sympathiques, de faire revivre l'art des Frères Jacques. Leur interprétation de "300 millions", désordonnée, relâchée même, était à cet égard particulièrement éprouvante.
– L'effet Delerm (le name-dropping) continue ses ravages : Carmen Maria Vega parle de Brad Pitt (qui "d'ailleurs n'a pas une si grosse..."), de "l'autre fille de Mitterrand" et de Johnny Deep ; Clarika, elle, évoque entre autres Sardou, Julien Courbet, Casimir, Jean-Pierre Papin... Télévision, magazines, presse à scandale, cinéma de masse... Est-ce vraiment là ce qui peuple l'imaginaire de ces paroliers ? Et croient-ils vraiment qu'une rime facile et une posture vaguement ironique suffiront à faire oublier le néant, et de cette "culture", et de leurs textes ?
– Le sourire d'Hubert Degex (pianiste des Frères Jacques) et son bref discours ("Bonsoir Mesdemoiselles, bonsoir Mesdames, bonsoir Messieurs...") pour introduire et soutenir les Franjines, suffisent à faire oublier, par leur élégance, les vulgarités vocales et textuelles de Carmen Maria Vega, punkette de supermarché qui fait mine de hurler contre le système : "Un jour que j'aurai enfin eu ma promotion / Un beau bureau, une secrétaire, des stock-options / Je f'rai ma loi et on m'entendra quand je crie / En attendant je suis gentille, bonjour, au revoir, merci / Je deviens ton amie / Hiérarchie"". En vérité ses bretelles et son pantalon écossais viennent d'une boutique londonienne pour touristes et elle est l'un des produits Universal de l'année... lequel semble malheureusement beaucoup plaire aux programmateurs (elle avait déjà participé à l'hommage à Vian de la salle Pleyel) ainsi qu'au public.
– Jean Yanne est un meilleur auteur qu'Higelin. C'est du moins la conclusion que l'on tire de la juxtaposition inattendue opérée par Jeanne Cherhal, qui d'abord interpréta au piano le très plat "La Rousse au chocolat" du second, puis en un duo un peu poussif avec sa soeur, le merveilleux "Camille" du premier.
– Rien n'est plus douloureux pour l'amoureux d'un art que de le voir "servi" par un amateur rempli de bonne volonté, sympathique, sérieux, mais si dénué du moindre talent que le plus grand chef-d'oeuvre s'en retrouve exangue. C'est Racine assassiné par une gentille classe de seconde au spectacle de fin d'année, La Fontaine massacré par des enfants modèles dans les dîners de famille ou "Il n'y a plus d'après" de Guy Béart, "absenté" par un François Morel qui semble lui-même un véritable amoureux de la chanson française et qui pourtant, inexplicablement, ne s'est pas rendu compte que sa passion l'obligeait précisément à réserver ses prestations pour un cercle très privé.
– Les deux choristes de Madjo ont une façon de bouger gracieuse (en particulier l'homme). Mais l'intérêt de la reprise de "Requiem pour un con" ? Et le texte de la chanson originale de cette "artiste savoyarde" influencée par des "modèles anglo-saxons", incompréhensible justement du fait d'un chant sous influence ? Enfin son lien avec Canetti (outre le très court "Nous allons mettre en avant de jeunes artistes, comme Jacques Canetti l’a fait si souvent et avec tant de succès" fourni par les programmateurs) ? Nul ne sait.
– Comme elle le rappelle sur scène au début de sa prestation, Canetti avait déclaré à Anne Sylvestre : "Vous écrivez bien, mais vous ne serez jamais une interprète". Aujourd'hui la phrase de Canetti est plus vraie que jamais : voix et articulation déficientes, fâcheuse incapacité à contrôler ses émotions et à se tenir sur scène, brusquerie et maladresses à chaque instant... Mais les chansons s'imposent malgré tout (davantage la magnifique "Porteuse d'eau", extraite du tout premier disque, produit par Canetti, que l'impossible "Ecrire pour ne pas mourir", cependant...), et l'après-midi, comme l'hommage, prend soudain vie.
–  D'autant qu'Anne Sylvestre est rejointe par Clarika, La Grande Sophie et Agnès Bihl pour des duos, trios et quatuors plus ou moins réussis, mais qui témoignent tous d'un véritable effort, et surtout d'une certaine forme de transmission. Et l'on se retrouve ainsi, à son corps défendant presque, ému par une assez grossière chanson-tract féministe ("Les Hormones Simone") chantée par quatre interprètes pas particulièrement talentueuses... Lorsque la somme est supérieure à l'addition des parties...
– Les années 50 ont eu Raymond Devos. Les années 2000 ont Anne Roumanoff. On a les humoristes qu'on mérite etc.
– Clarika a pris un risque : juxtaposer "La Non-Demande en mariage" de Brassens à sa propre chanson de non-demande ("Ne me demande pas"). C'est cruel pour elle et pour l'époque. Mais elle assume parfaitement la chose, et prouve, s'il était besoin, que meilleure est la chanson, meilleure est l'interprétation : son Brassens est même une sorte de petite révélation, étant à la fois fidèle à l'auteur et permettant à l'interprète de "se rejoindre".
– S'il n'avait à son catalogue que le Vian de Magali Noël, Jacques Canetti serait tout de même le plus grand des directeurs artistiques. Et la simple présence de Magali Noël au Trianon suffit à faire oublier tout le reste (et à vouer une reconnaissance éternelle à Marie Audigier et Hervé Bordier). Timbre, voix, sourire, présence : tout est là, plus ou moins érodé par les années, mais là tout de même, avec une force et une délicatesse insondables, qui brillent d'autant plus qu'elles contrastent admirablement (et un peu cruellement aussi) avec l'à-peu-près vocal et interprétatif de sa fille, qui l'a rejointe pour deux numéros, dont un "Fais-moi mal Johnny !" en miraculeux équilibre entre ligne claire et débraillé, précision et chaos.

   
 

   
 

Jérôme Reybaud, octobre 2009

   
       
 

François Morel
J'emmerde la nostalgie
Il n'y a plus d'après


Les Franjines
La Confiture
300 millions
La Ceinture

Madjo
Vous ne m'aurez pas (?)
Requiem pour un con

Carmen Maria Vega
La Complainte de Mackie
La Menteuse
Hiérarchie

Magalie Noël
Valse jaune
Je suis un monstre de perversité (interprété par Stéphanie Noël)
Rue de la flemme
Fais-moi mal Johnny ! (avec Stéphanie Noël)
Chez Duke Ellington

François Morel
Viens à la maison

Anne Roumanoff
Radio bistrot


Clarika
La Non-demande en mariage
Ne me demande pas

Jeanne Cherhal

La Rousse au chocolat
Camille

La Grande Sophie

On savait (devenir grand)

Anne Sylvestre

Porteuse d'eau
Les Gens qui doutent (avec Clarika)
Non tu n'as pas de nom (avec Clarika et La Grande Sophie)
La Femme du vent (avec Agnès Bihl)
Les Hormones Simone (avec Agnès Bihl, Clarika et La Grande Sophie)
Ecrire pour ne pas mourir

Tous ensemble
L'Auvergnat