Marie Möör    
  Aigre douce (1992)
 
 
 
   
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Les chansons de Fréhel, Dubas, Piaf... rendues à la vie par une starlette pop (qui n'avait alors à son actif qu'une couverture de Libération et quelques 45 tours), un maître du jazz (Barney Wilen) et un producteur japonais (Tetsuo Hara) ? Les gifles les plus violentes, celles qui coupent vraiment le souffle, sont celles que l'on attend le moins, et quoi de plus inattendu qu'Aigre douce, et de plus improbable que son extraordinaire réussite ? Car Marie Möör a accompli ce que beaucoup d'autres, celles et ceux du sérail, pourtant bien plus légitimes, n'ont que très rarement su faire: renouer le fil rompu qui nous relie à un répertoire, un monde, un art d'une force (comique ou dramatique) prodigieuse, et ce en seulement six titres, auxquels s'accordent parfaitement six créations, pour la plupart écrites par Marie Möör et composées par Barney Wilen.
Il y a d'abord la voix de Marie Möör, oxymorique, ou plutôt aigre-douce comme l'indique le titre de l'album, à la fois sensuelle et légèrement gouailleuse, délicate et rêche, aussi typée que celle de ses glorieuses aînées, dont elle ne reprend cependant pas les outrances ni les tics d'époque éventuels. Car jamais Marie Möör n'exploite cette sorte de parenté vocale ou timbrique qui frappe immédiatement l'auditeur: au contraire, son personnage de lolita extrêmement grave s'empare des classiques du répertoire sans déférence excessive, ni volonté de se démarquer ou de faire moderne d'ailleurs, mais avec une ingénuité et un talent qui leur donnent une dimension nouvelle. Il faut par exemple écouter son "Toute pâle" (Scotto/Gaël) chanté a capella pour comprendre comment Marie Möör parvient, avec des moyens tout différents, à rejoindre Fréhel - autrement dit pour savoir comment le dénuement et la fragilité de l'une peuvent mener la chanson aussi haut que le hiératisme dramatique de l'autre. Le passage de la fausse joie que manifeste la narratrice face à l'amant infidèle et sa "gueuse", pour faire bonne figure, à la souffrance atroce qui lui saute au visage dès qu'elle se trouve seule, est, par exemple, d'autant plus déchirant qu'il est comme une inflexion légère, presque insensible: "Le long d'la berge j'ai chanté, j'ai ri / Tant qu'vous pouviez m'entendre et puis / Pauvre folle / devant moi tout devint obscur / "J'cognais les arbres, j'battais les murs / Jambes molles"...
Mistinguett elle aussi semble avoir trouvé en Marie Möör, par-delà les décennies, non pas une rivale bien sûr, mais une petite soeur de lait qui, loin des faubourgs et plus encore de la revue, fait revivre son magnifique "En douce" (Yvain/Willemetz) dans une ambiance de piano-bar qui donne au titre un parfum de fin de nuit, entre spleen et béatitude... comme si les sublimes arrangements de Barney Wilen et les infimes variations de couleur de la voix de Marie Möör creusaient la chanson pour mieux en rejoindre le centre... Mêmes habits jazz pour un "Tango stupéfiant" (Olive/Carcel/Cor) qui ne court pas après la grandeur épique et comique de celui de Marie Dubas, absolument indépassable, mais tente un alliage rare, difficile entre le grotesque et la mélancolie, le grand récit et la petite musique de nuit - et le réussit, comme le montrent les vingt dernières secondes de la chanson, génial entrelacement des rires voilés du saxophone et de la chanteuse.
Quel que soit le registre, les interprétations de Marie Möör et Barney Wilen sont à la fois familières, fraternelles presque, et inouïes. Même un standard comme "When the world was young" semble neuf, grâce notamment à la voix et au chant de Marie Möör, qui immédiatement ramènent la chanson dans son giron français et populaire alors que les arrangements empruntent la somptueuse route de la grande variété jazz américaine - à équidistance donc d'une Piaf (qui créa la chanson de A. Vannier et M. Philippe Gérard en 1950) et d'une Peggy Lee (sa version date de 1953), dans un territoire que Marie Möör arpente non seulement comme interprète, mais comme auteur, puisque aucun hiatus ne vient ébranler la cohérence d'un album où des titres écrits en 1920 s'enchaînent à d'autres datant de 1990 avec la douceur impalpable d'un changement de chiffre dans un tableau d'Opalka (sauf "Angelo", dont la musique, plus que le texte d'ailleurs, détonne).
Putains, bars, motos, autoroutes et imperméables noirs... tout l'univers d'une louloute rêvée qui manie dans une même phrase le verlan et l'imparfait du subjonctif ("et tous ils sont jaloux / De mon zonblou / Même la datcha de Sacha / Je ne voudrais pas qu'il me la donnât / Les HLM c'est pas la peine...", "Mon blouson c'est ma maison"), les codes du milieu et les échappées belles ("Même l'amour elle s'en fout / Elle y est jusqu'au cou / Elle joue à pile ou face / Pourvu que le temps passe / Et qu'on lui fiche la paix / Quand elle boit son café", "La miss des polices"), et qui sait s'épancher lorsque son homme dort au lieu de l'aimer: "Mon tueur de sommeil / Escamoteur de ciel / Mon rêveur de sommeil / Adoré criminel"... "Beau masque" est d'ailleurs l'un des plus beaux titres de l'album, mystérieux comme un Lynch débarrassé de sa camelote paranormale, sensuel comme un songe, inexorable comme un supplice (voir la basse obstinée et les coups de fouet entêtants)... Un sommet donc, et un pendant nocturne au numéro d'ouverture, "Garçons à lunettes", l'une des très rares chansons à pouvoir rivaliser en terme de fantaisie, d'esprit et de swing avec les impérissables Noël / Vian enregistrés pour Canetti en 1964.
Un tel disque ne pouvait pas rester sans suite. Marie Möör, sage écolière, fit consciencieusement ses devoirs, et écrivit avec Jean-Louis Murat un deuxième album, Svoboda, que son éditeur refusa de publier. Aujourd'hui les bandes dorment quelque part dans un entrepôt, inaccessibles, tout comme celles d'Aigre douce d'ailleurs, puisque l'album est épuisé, littéralement introuvable... et probablement "incherché". mais qu'importe si nous pouvons encore l'écouter en douce ?

   
       
  Didier Dahon et Jérôme Reybaud, septembre 2006    
       
  1 Garçons à lunettes (Django Reinhardt/Marie Möör)
2 En douce (M.Yvain/A.Willemetz-J.Charies-Marie Möör)
3 Toute pâle (Vincent Scotto/Gaël)
4 Angelo (Barney Wilen/Marie Möör)
5 When the world was young (M.Philippe Gérard/J.Mercer)
6 Choucoune (Trad. haïtien)
7 Il m'a vue nue (Pearly-Chagno/Rip)
8 Tango stupéfiant (P.Olive/R.Carcel-H.Cor)
9 La miss des polices (Barney Wilen/Marie Möör)
10 Beau masque (J.Braque-Barney Wilen/Marie Möör)
11 Boys in blue (Barney Wilen/Marie Möör)
12 Mon blouzon c'est ma maison (Barney Wilen/Marie Möör)
   
       
  Arrangé par Barney Wilen    
  Produit par Tetsuo Hara et Barney Wilen    
  CD Alfa ALCR-219