Marie France    
  39° de fièvre (1981)
 
 
 
   
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En mai 1981, la parution de 39° de fièvre est pour quelques connaisseurs l'autre événement, très légèrement moins important pour le destin de la France, certes, mais tellement plus électrisant...
Il y a d'abord l'alliance très particulière - et qui semble neuve - du rock (Bijou produit l'album) et de la variété la plus niaise (par exemple le slow "Avec toi": "Tu me donneras l'amour / Et ton coeur sera toujours avec moi"), du pessimisme des early eighties ("Trop tard / Pour sortir / Car la pluie / Ne cesse de tomber / Dehors la ville / Tous ces gens / Me sont étrangers") au rose bonbon des yéyés fantasmés ("Tous deux avec l'amour, nous irons main dans la main / Et nos deux coeurs déborderont de joie sans fin"), de la guitare grasse aux fines manières du chant. Bref Sylvie Vartan se découvrait soudain en même temps qu'un président socialiste, une petite soeur post-punk et néo-rockabilly, désinvolte et poseuse. Car il y a ensuite (et surtout) l'attitude vocale, travaillée à l'extrême, et tellement outrée qu'elle en devient presque brechtienne. "Chez moi à Paris" est à cet égard une sorte de monument: chaque syllabe est jouée, chaque tic vocal propre au rock est analysé, digéré, contrefait et transcendé (écoutez par exemple le tremblement très caractéristique sur "Et du sud au nord tout l'monde connaît bien Marie", entre 0'16 et 0'20). Jouissive outrance qui est à la fois hommage (en l'occurrence aux années cinquante et soixante, auxquelles Marie France emprunte dix titres sur quatorze) et mise à distance, preuve d'amour et déconstruction, tout comme les deux photographies de Mondino, en particulier celle du dos de la pochette où les barbelés du premier plan commentent ironiquement la pose surjouée de la nymphette sexy.
Cependant, autre application du célèbre "droit d'inventaire" jospinien, il faut admettre qu'aujourd'hui l'album procure bien peu de plaisir: trop de chansons idiotes (et musicalement ineptes), trop de rock petit bras - en un mot trop de Bijou et pas assez de Marie France. D'une certaine manière, 39° de fièvre a le même statut que le célèbre Rock and Roll de Magali Noël publié en 1956: historique et inécoutable, mythique et daté, comme un exercice de style (rock and roll pour l'une, néo-rock pour l'autre) à la fois indispensable "à chaud" et parfaitement vain quelques années ou même mois plus tard (qui écoute vraiment "Va te faire cuire un oeuf, man" ou le "Rock des petits cailloux" ?).
Deux titres néanmoins ont su, tout comme le "Fais-moi mal Johnny" de Magali Noël, dépasser la gangue d'époque pour s'imposer comme de véritables classiques: "39° de fièvre", merveilleuse adaptation de Boris Vian du "Fever" de Peggy Lee, et "Chez moi à Paris" (Thoury / Yan) - les deux si intimement liés au personnage de Marie France, et si parfaits, qu'elle continue de les chanter, et bien mieux d'ailleurs, avec davantage de finesse, d'humour et de sensualité pour la première, et d'intensité pour la seconde.
Grâces soient donc rendues au label Anthology's pour la réédition d'un album essentiel stylistiquement (la leçon de distanciation-camp est, encore une fois, magistrale) mais que vous n'écouterez sans doute pas souvent... A l'inverse des quatre "titres bonus" que le label a eu l'intelligence d'adjoindre: il s'agit des deux 45 tours que Marie France enregistra pour RCA en 1982 et 1983, après 39° de fièvre (le disque Anthology's propose donc l'intégralité du legs RCA / Marie France, à l'exception de la version longue de "Est-ce que vous avez du feu ?"), revenant par là-même, une fois la parenthèse rock refermée, à son véritable "arbre généalogique", la chanson pop, département Duvall (un sous-genre en soi). Et quelles chansons ! Une ballade mutante, entre slow cheesy (choeur de cuivres en introduction...) et rengaine néo-réaliste (le thème du tapin triste: "Mon corps est encore à louer / Le soir sur les Champs-Elysées / Mais comme ces voyous tatoués / Je fais payer cher mon coeur brisé"), élevée au rang de classique moderne aussi bien grâce au jeu des enjambements ("Sous les lumières tamisées / Je n'parviens plus à voir où est / Le coeur c'est là qu'il faut viser / Y'a pas qu'mes jeans qui sont troués / Mais j'ai appris à déguiser / Mes sentiments je sais clouer / Mon bec je suis immunisée") qu'à la lassitude tragique que Marie France parvient à infuser à son personnage ("Champs-Elysées"). Une pop song philosophique (pléonasme ?) sur le narcissisme ("Je ne quitterai jamais"). Ou encore un pastiche funk inexorable et théâtral ("Est-ce que vous avez du feu ?")... L'on dispose donc enfin simultanément, avec ces quatre faces, de la leçon et de la jouissance esthétiques, de la couleur d'époque et du plaisir immédiat - bref de l'indispensable et de l'indispensable.

   
       
  Jérôme Reybaud, septembre 2004-février 2005    
       
  1 Chez moi à Paris (Thoury/Yan) 4'04
2 Chanson magique (Libert/Samwell) 3'19
3 Avec toi (Gillian Hills) 2'30
4 La vie me chante ouh la la la (Thoury/Yan) 2'51
5 Dis-moi oui (Gormley/Welch/Marvin/Carrère/Bernet) 1'53
6 Pas cette chanson (Retgun/Nelson/Bernet) 3'09
7 Le diable en personne (Kidd/Wolfsohn/Jill) 2'28
8 Comme les autres (Thoury/Yan) 3'06
9 Dansons (Salvet/lee) 2'32
10 Trop tard (Thoury/Palmer) 3'07
11Chéri ce s'ra moi (Fontenoy/Clement) 2'35
12 Youri (Thoury/Penniman) 2'48
13 39° de fièvre (B.Vian/Davenport) 3'33
14 Dynamite (Hortsi/Dancourt/Samwell) 2'02

15 Est-ce que vous avez du feu ? (J.Duvall/J.Alanski) 3'24
16 Champs-Elysées (J.Duvall/J.Alanski) 4'14
17 Corps diplomatique (H.Dierks/J.Alanski) 2'49
18 Je ne me quitterai jamais (H.Dierks/J.Alanski) 3'51
   
       
 
1-14 : réalisation: J.W. Thoury, arrangements et direction: V. Palmer. 15-18: production: Jay Alanski
   
 
Photo : J.B. Mondino
   
 
CD Anthology's 3057682
   
 
NB: ce cd reprend l'intégralité de l'album vinyle 39° de fièvre publié par RCA en 1981 (PL 37483). Il y adjoint 2 SP 45T publiés par RCA en 1982 et 1983 : Je ne me quitterai jamais (PB 8878) et Champs-Elysées (PB61192)