Marie France

Interprète, auteur, comédienne

   
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Pour comprendre qui est Marie France, il suffit de raconter comment un jour de Gay Pride, dans une chaleur incroyable, alors que presque tout le monde était demi-nu, elle est arrivée ultra-maquillée dans une robe chinoise. Sublime à quatre heures de l'après-midi pour un mini concert électrisant. Six titres plus tard la foule continuait la fête, Marie France, elle, avait déjà disparu. Tout l'art de mettre en scène chacune de ses apparitions en jouant volontiers avec les codes du glamour empruntés aux plus grandes stars, notamment à Marlène Dietrich - et encore Marlène chantait en treillis devant les GI, alors que Marie France aurait plutôt porté un fourreau avec des diamants… Le fourreau même sous les bombes, ou, mieux, surtout sous les bombes: voilà pour la philosophie.

Marie France, 2005 (Wist Thorpe)

C'est sans doute pour cela que Marie France est une icône dans la capitale. Un Paris cage qui se l'est appropriée. Marie France lui appartient et ce n'est pas elle qui le contredira. En 1981, elle enregistre "Chez moi à Paris", un rock produit par le groupe Bijou: "J'ai roulé ma bosse / J'ai vu tout un tas de pays / Et du sud au nord / Tout le monde connaît bien Marie / Mais il faut toujours / Que je revienne par ici / À Paris". Elle fera désormais partie de la légende parisienne, comme Joséphine Baker (à qui elle empruntera "La couleur des yeux" de Botton) ou Zizi Jeanmaire (elle lui prendra "Le caviar" de Botton et "Les bras d'Antoine" de Béart). Parisienne, et même montmartroise, car Marie France a quitté depuis longtemps Saint Germain des Prés pour s'installer sur la butte, cette quintessence touristique, au pied du Sacré-Cœur, ce monument du faux: "Dans la chambre secrète de mon cœur / C'est l'harmonie, un ange passe / Dehors sur la colline, le Sacré-Cœur / Est toujours là, à la même place".
Cependant le statut d'icône entrave parfois celui d'artiste. L'égérie glamour, la muse, la reine underground… tous ces clichés sont, bien entendu et comme toujours, absolument vrais, mais ils ont fait et continuent de faire de l'ombre à une personnalité éminement complexe.
D'abord Marie France est sans doute la seule capable de passer avec autant d'aisance d'un répertoire à l'autre (et parfois dans le même le spectacle). A chaque décennie, les auteurs les plus en vue se bousculent pour lui écrire des chansons. Les fastes eighties virent la parution de son premier album (39° de fièvre) produit par le groupe de rock Bijou au faîte de son succès, les années quatre-vingt-dix amenèrent Marc Almond ("The flame", "Sheherezade") ou les Rita Mitsouko ("Une fille à colorier"), et 2006 célèbre son retour en même temps que celui de l'immense Frédéric Botton, qui lui a offert huit chansons pour son nouveau disque (Raretés). Sans oublier celui qui, depuis le tout premier simple en 1977, "Daisy", a choisi la voix, le chant et le personnage de Marie France pour explorer son propre univers: Jacques Duvall est en effet, outre celui de Lio, l'auteur fidèle de la belle Marie, les deux demoiselles de la pop s'échangeant même parfois des textes ("Je ne me quitterai jamais", l'hymne narcissique écrit pour Marie France, deviendra pour Lio le mutin "Je casse tout ce que je touche"; elles ont toutes les deux, et très différemment, chanté "La fille au cœur d'or").
Mais Marie France ne sait pas seulement inspirer les auteurs, elle sait également, d'une manière à la fois humble et singulière, choisir et interpréter les chansons du répertoire. La reine de la nuit est aussi un rat de cinéma-biblio-disco-thèque. Elle connaît ses classiques. Elle connaît la chanson, et elle entend bien se mettre à son service - non l'inverse. Par exemple, elle sait mieux que personne faire revivre les chansons de Lucienne Boyer ou de Nicole Louvier, dont elle transcende le " Qui me délivrera ?". Et quand elle interprète en duo avec Yan Péchin le très populaire "A quoi ça sert, l'amour ?", sa version électrisante, mille fois supérieure à l'originale, n'a pas l'aspect exotique, anecdotique ou simplement opportuniste que ce type de standard de la chanson prend dans la bouche d'un Daho ("Mon manège à moi") ou d'un Bruel (album Entre deux). Et même lorsqu'elle ose un "Feuilles mortes" en slow lascif et camp avec Marc Almond, on sent bien que l'outrage est d'abord un geste d'amour, de (re)connaissance (et, en l'occurrence, de distanciation).
L'éclectisme du répertoire, si artistement élaboré au fil des années, s'accompagne bien sûr d'une grande diversité des arrangements et du son: le punk-rock de Bijou, la pop d'Alanski (entre autres "Est-ce que vous avez du feu ?", presque funk) ou de Mirwaïs (en 1997 sur l'album Marie France), l'électro de Matthieu Ballet (projet avorté d'un enregistrement de La fille au cœur d'or)… Mais aussi les guitares limpides et incroyablement sensuelles de Yan Péchin pour la blonde Marie, ou le grand piano noir de Franck Montbaylet pour la brune France, ou encore le petite ensemble piano-violoncelle de Christophe Cravero et Valentine Duteil (arrangements de Joseph Racaille) pour la rousse Marie France…

Marie France, 2005 (Wist Thorpe)

Autant de transformations, de passages, de réincarnations qu'il aura fallu saisir sur scène, car les maisons de disques n'aiment pas Marie France. Tant pis pour elles, et tant mieux pour nous, qui nous retrouvons alors face à face avec une femme fatale à la voix profonde, distante et proche à la fois, sérieuse et drôle (il faut l'entendre glisser entre deux chansons une remarque sur Duras, pour qui elle travailla, ou Isabelle Adjani)... Car si elle sait s'approprier ce qu'il y a de mélancolique ou d'amusant dans une chanson, jamais elle ne se dévoile: "Dans le deuxième tiroir / Ne t'imagine pas / Trouver ma vie entière" ("Le deuxième tiroir", très belle chanson de Juliette Desurmont et Yan Péchin). La fascination vient du mystère, et le mystère vient du travail, de la pose, de l'étude; Marie France le sait, elle qui a tant étudié la question, qui a passé tant d'heures à disséquer les derniers plans de Dishonored, dans lesquels Marlène Dietrich invente littéralement le tragique post-moderne (et accessoirement hollywoodien). Vous pourrez croiser Marie France dans une soirée, ou par hasard dans une salle de cinéma, instantanément elle entrera en représentation, mèche dans l'oeil, regards ajustés… Pourtant rien n'est factice, tout est vrai, rigoureusement. Et grâce à cette théâtralité perpétuelle, qui fait que même acheter des fruits est un art, Marie France parvient à donner beauté et grandeur à l'insipide: "Le plus banal des coins de rue devient un vrai décor / Le moindre bar perdu se transforme en palace lamé or" ("Ca donne envie de continuer", Marie France et Yan Péchin). Ainsi qu'une grande profondeur au moindre cliché – et l'on sait que la chanson française n'est faite que de cela, de clichés, notamment sur l'amour. Et en la matière, Marie France est prodigue.
Il y a d'abord l'amour de soi. Qui ose faire les louanges de sa propre personne, célébrer le narcissisme et démontrer que ce qu'on aime chez l'autre, c'est son propre reflet ? Dans une époque si sulpicienne, où il est de bon ton de reconnaître ses faiblesses tout en déclarant son amour de l'Altérité, Marie France ose de façon grave: "Je me vois me voir / Je m'aime…" (classique immortel de la chansonnette écrit par André Téchiné et Philippe Sarde pour le film Barocco). Ou, plus légèrement: "Dans les miroirs de la salle de bain / Dans les reflets de la fenêtre / Le plus charmant des êtres humains / Le seul que je ne veux pas voir disparaître…" ("Je ne me quitterai jamais"). L'amour vache également, comme on disait dans les années trente, avec une sorte de pendant à "Mon homme": "Pourquoi tu m'fous plus des coups / Qu'est qui cloche entre nous". L'amour à plusieurs, avec le très mystérieux "Juste un ami". L'amour entre filles ("Sophie et Sapho"). Ou tout simplement l'amour malheureux, qui permet à Marie France de se faire tragédienne ("La fiancée de Frankestein", de Duvall pour les textes, comme les précédentes).
C'est d'ailleurs cette combinaison de sentiments exacerbés alliée à une grande précision de la déclamation, qui donne à Marie France sa force. Une force sublimée par l'art de la mise en scène et de la distanciation. Vous ne la verrez jamais pieds nus, en fausse souillon sympa comme Zazie, ou en chanteuse cool comme… presque toutes les autres aujourd'hui. Marie France n'est pas cool.
Elle aime "faire l'amour avec des gants", et c'est comme cela qu'elle nous touche.

Didier Dahon, janvier 2006