Marie France    
  Moulin à eau (Grand-Fayt), festival Les Nuits secrètes, 7 août 2010
Récitals
  Avec Seb Martel (guitares)
Sommaire
 
Accueil
 

Huit heures et demie du soir sur la campagne avesnoise au début du mois d'août : routes et herbe grasse sont détrempées, et l'eau vive d'une rivière tourne la roue d'un très beau moulin de briques rouges. A l'intérieur, un feu de cheminée, des coussins au sol et deux artistes qui attendent calmement l'arrivée des spectateurs : Seb Martel sur son fauteuil qui joue quelques accords de guitare, et Marie France qui vaque, se parfume, effeuille des branches de menthe... Il n'est pas certain que les cinquante ou soixante spectateurs qui vont bientôt sortir d'un car et s'installer dans la petite salle du moulin, sachent vraiment qui ces deux-là sont : plaisir docile de se laisser aller à la découverte... Et pour Marie France elle-même, plaisir sans doute un peu inquiet de s'aventurer sur des territoires inconnus, puisque cette petite série de concerts (cinq en trois jours) est à la fois une création, une première et une prise de risque : première collaboration avec le musicien et compositeur Seb Martel, création de neuf chansons originales (le concert en comprend onze en tout) et enfin parti pris radical de l'absence de sonorisation et d'électrification. Autrement dit : loin de Paris et de son rassurant Sacré-Coeur, loin de son public captif et amoureux, loin de ses chers musiciens, loin de Bardot, sans micro, sans rouge à lèvres, sans chaussures, sans filet, Marie France à voix nue — plus précisément : une toute nouvelle écriture musicale (Seb Martel) et de nouveaux styles (Franck Monnet, FLOP, Fred Poulet) dans la voix nue de Marie France. Alors ?
Alors il faut commencer par se taire, s'habituer au silence et adapter son niveau d'écoute à la voix de l'interprète : Marie France ne projette pas comme le ferait une chanteuse des rues ou une cantatrice (le fameux dernier rang, qu'il faut obligatoirement atteindre, si ce n'est couvrir de décibels, pour montrer que l'on peut et veut capter l'attention et s'imposer), mais chante pratiquement comme elle chanterait avec un micro, et lorsque l'oreille s'y est fait, lorsqu'au bout de quelques minutes on se met à entendre mieux, plus finement et davantage, on découvre le plaisir inouï non pas du chuchotement, car la voix est bien timbrée, mais, justement, du timbre pur tel qu'il s'échappe et s'envole "naturellement", c'est-à-dire hors démonstration, hors volonté de convaincre, hors rhétorique, à tel point que l'on éprouve le sentiment surprenant et jouissif d'entendre pour la première fois une voix que l'on connaît depuis des années...
C'est d'ailleurs très exactement dans cette alliance du familier et de l'inconnu, du proche et du lointain, que réside la beauté du concert et de ce nouveau répertoire : presque chaque nouvelle chanson nous emmène à la fois ailleurs et au coeur, très loin des chemins de Marie France et au plus près, comme le magnifique "Un de ces quatre", éloge duvallien de l'instant, auquel la musique dépouillée et les accords comme moyenâgeux de Martel donnent une couleur et une profondeur à la fois neuves, inattendues et étreignantes — et voir Marie France immobile derrière son fauteuil, les mains posées sur le dossier, chanter avec une douceur intranquille ces couplets simples sur la finitude de toute chose, devant une fenêtre donnant sur de grands arbres agités par le vent, relève de l'expérience plus que de l'art ou de la chanson. "Peu à peu" et "Miséricorde", autres textes de Duvall mis en musique par Martel, sont de la même eau étrange et familière qui pousse Marie France à la fois en et hors d'elle-même, et le spectateur dans des plaisirs d'une intensité rare : voir par exemple les sublimes harmonies vocales de Marie France et Seb Martel dans la première ou l'hiératisme chrétien et fragile de la seconde.
Deux chansons sont un peu moins convaincantes : est-ce la musique de Seb Martel qui fait de "Do ré mi" un simple joli texte de Duvall, ou est-ce l'inverse ? (Ou est-ce simplement le fait que l'on ne puisse se sortir de la tête l'indépassable "Do-Re-Mi" de Rodgers et Hammerstein ?) Et si elle est plaisante à titre de chanson d'ouverture, "Qui c'est", écrite par Franck Monnet et Seb Martel "va" moins bien à Marie France qu'une chanson a priori plus lointaine comme "Sansonnets", aussi fraîche que son titre, écrite par Fred Poulet et Seb Martel et chantée par Marie France en duo avec celui-ci du haut de la mezzanine de la salle du moulin, ou encore que "Un peu, je pense", la chanson la plus pop du concert dont les "Nanananana" font un beau contraste avec le poème d'Artaud que Marie France récite juste avant, allongée sur un minuscule tapis blanc faisant office d'avant-scène, dans une posture, et avec des accents, qui font penser à certaines de ses apparitions au cinéma ou au théâtre dans les années 70.
La fin du concert est beaucoup plus traditionnelle, et c'est un coup de génie dramaturgique d'avoir choisi de terminer en pur territoire marie-francien, par effet d'opposition rétrospective : le très beau "Chat", sur une musique d'Hervé Salters, aurait pu figurer au programme de n'importe lequel des concerts "Marie France chante Jacques Duvall" des années 90-2000, tout comme "Un garçon qui pleure", d'ailleurs unique titre déjà interprété par Marie France, notamment en duo avec Chrissie Hynde au Trianon à Paris, ici l'occasion pour Marie France d'une interprétation plus "rentrée", et plus subtile. Quant à la toute nouvelle chanson de Marc Almond, "Pleasures Wherever You Are", elle est si typique, et de Marc Almond, et de Marie France chantant Marc Almond, qu'on ne s'étonne pas que l'interprète l'ait choisie pour, enfin, enfiler une paire d'escarpins diamantés et mettre du rouge à ses lèvres, à la manière de Marlène Dietrich à la fin d'Agent X 27 (c'est-à-dire en s'aidant de la lame d'un couteau)... Entre les chemins parfois escarpés inventés par Duvall et Martel et le grouillant, lyrique, ultra-codé théâtre rouge et or de l'Anglais, rempli de "dragon boys", "geisha girls" et "twilight zones", le contraste est saisissant. D'ailleurs Marie France choisit de terminer sur cette note par une reprise de la chanson d'Agustin Lara, "Noche de ronda" : au fauteuil, sagement, silencieusement, elle attend que Seb Martel ait achevé son annonce pour se lancer — mais c'est une façon de parler, car elle fait précisément l'inverse de "se lancer" : elle entre dans la chanson avec une évidence et un calme qui, au fur et à mesure de l'avancée des mots et des phrases, deviennent grandeur, dignité et beauté simple.
Quand Marie France salue à la fin du concert, il fait encore jour, et l'on voit encore les grandes frondaisons derrière la fenêtre. La roue du moulin tourne, comme elle fait depuis des siècles. Trente-trois ans après "Daisy" et "Déréglée", la haute et maigre silhouette de Jacques Duvall est toujours là, dans l'ombre près de la porte d'entrée. Sentiment du monde, du temps, du danger, du nouveau et du familier. Explorations, chemins absolument neufs, et fidélité éternelle. Du jamais vu, du jamais entendu et du toujours-déjà-là. L'inconnu et la reconnaissance. Marie France toujours la même et toujours autre, comme l'eau qui fait tourner la roue
.

   
 

   
 

Jérôme Reybaud, août 2010

   
 

   
 

   
 

Il y a des concerts programmés de longue date, qu’on attend, qu’on peut imaginer, où l’on retrouvera un artiste tel qu’en lui-même, parce qu’on en ressent le besoin. Ainsi Marie France, qui nous fait désirer son énergie, sa présence scénique, ses toilettes parisiennes, les paillettes, l’élégance, le chant joué et travaillé. Quand on assiste à ses spectacles, on est parisien, avec ce goût un peu fou des nuits qui n’en finissent pas... Le samedi sept août 2010, dans une province du Nord, sous quelques gouttes de pluie, la nuit noire au dehors, à plus de onze heures, tout le monde était déjà couché dans la région, nous nous retrouvons dans un moulin familial où trônent les photographies du chien des propriétaires, les objets hétéroclites du folklore local, des tapis en gros poils, des pots à lait, des sabots de bois. Le feu crépite dans la cheminée. A ce Festival des Nuits Secrètes, les spectateurs ne savent pas où ils vont échouer, alors ils arrivent en K-way et baskets sales, s’assoient par terre sur des coussins. On est loin du concert parisien, que va-t-il se passer entre Marie France et ces jeunes gens qui n’attendent rien ni personne, qui ignorent ce qu’ils vont entendre ?
D’habitude, on jouit par avance de l’entrée fracassante de Marie France, sa façon d’arriver, sensuelle, brutale, poussant un cri, déployant le corps et la voix, son art de la scène. Ici, elle apparaît à l’appel du guitariste Seb Martel qui l’accompagne : « Maria ! ». C’est comme si elle était une autre, jeune première, repartant de zéro, perdant son célèbre nom de scène. Robe noire à fleurs, pieds nus, sans rouge à lèvres, se glissant entre les spectateurs, jetant au sol des feuilles de menthe, elle entonne le début de "Qui c’est ?" sans micro. Le concert sera acoustique, la voix de la chanteuse pure, nue, il faudra parfois tendre l’oreille. Marie France se pose à hauteur d’homme, s’offre comme jamais à tout l’exercice du chant sans le truchement ou l’amplification du micro, elle prend possession du lieu comme d’une chambre, allume les bougies, venant parfois entre nous assis par terre. Inondée tout à coup d’une lumière nouvelle, elle murmure, douce, belle, le charme d’une femme à sa fenêtre, qui se lamente en regardant la nuit. "Un de ces quatre" et "Peu à peu" offrent une parfaite profondeur élégiaque à la démarche qu’ont choisie Seb Martel et Marie France : toucher le public sur le fil de l’évanouissement, l’un avec son seul instrument et une minuscule boîte à rythme, l’autre avec la voix, sans la pousser, c’est à nous de venir à elle. Est-on au concert ou chez elle ? On frôle une limite, celle de la brisure du spectacle. Marie France, si près de vous, désarmante, joue sans cesse entre intime et scénographie. Et pourtant, c’est bien cette dernière qui triomphe, la chanteuse nous échappe, se glisse ailleurs, le public se tait, il est conquis.
Pour cette création, Jacques Duvall a offert à Marie France des textes qui miroitent, simples, beaux, qui disent que le temps passe et que nous courons à notre perte : "Mais attendant / profitons-en / et vivons au présent / mais en attendant / même fur'tivement / Savourons ce moment". Se dessine un Duvall mélancolique, qui invite à s’aimer par-dessus le vide, paroles sans illusion, qui résonnent d’une manière particulière dans ce décor désuet, aux airs de nature morte. A l’écoute de "Miséricorde", les mots, comme des gifles, nous bousculent. On quitte un moment la douceur feutrée pour le choc de la violence duvallienne, subtilement habitée par Marie France, qui montre ce soir ses talents de récitante. A travers la lecture d’un texte d’Antonin Artaud, mais surtout en rendant à Duvall la force propre à ses plus belles chansons, l’alliance entre amour et haine, guerre et paix. Dans ce "Miséricorde", il atteint l’émotion du pardon chrétien, le sens profond de la pénitence. Aimer, c’est être capable de la sublime contrition : demander grâce, reconnaître sa faute. Marie France, madone, touche au cœur. Puis, dans "Chat", elle donne à sa présence une tension entre sensualité et berceuse, complainte d’amoureuse et aménité de l’amie. Ce que l’on découvre ici ce soir, dans la retenue et la générosité du spectacle – car c’en est un, comme toujours avec Marie France, par la précision des gestes, attacher sa chaussure, son léger déhanchement, sa façon d’attraper la lumière, dans les yeux et la chevelure – c’est une chanteuse enfilant tous les costumes, de Pénélope à Elvire, parfois un peu Esméralda. Tour à tour elle et une autre, visage de femme aimée, puis abandonnée, elle triomphe, magistrale, dans "Un garçon qui pleure". A ce texte qui pourrait verser dans la cruauté, "Un garçon qui pleure / Ça me met de bonne humeur / Un garçon qui pleure / Un joli souffre-douleur", la chanteuse insuffle une sorte de tendresse, une façon d’aimer hors du commun. Duvall et ses rengaines douces-amères, sa façon de dire l’amour hors de tout poncif, Seb Martel et ses mélodies complexes, ont montré une Marie France moins séductrice, humaine, charnelle, au sens d’incarnée, dont tout l’être respire, là, sous nos yeux. Vibrante, elle finit par laisser exploser sa voix sur deux chansons en particulier, plus puissante, l’une de Marc Almond, "Pleasures Wherever You Are ", belle ode au goût de vivre, l’autre étant une reprise hispanique, "Noche de ronda", élégie modulante et litanique, qui achève de transfigurer la femme fatale en liseuse à la bougie, en Madeleine mélancolique. Dans un vieux moulin, au coin du feu, Marie France nous fait verser des larmes et le public, incrédule, étonné d’avoir été si facilement conquis, ne veut plus se lever. Marie France a passé avec succès la plus redoutable des épreuves : elle peut quitter Paris et être toujours Marie France.

   
       
  Florence Chapiro, août 2010    
       
 


Liste des titres

Qui c'est ? (Franck Monnet / Seb Martel)
Un de ces quatre (Jacques Duvall / Seb Martel)
Peu à peu (Jacques Duvall / Seb Martel)
Do ré mi (Jacques Duvall / Seb Martel)
Compénétration (Poème d'Antonin Artaud issu de Interjections)
Un peu, je pense (Flop / Seb Martel)
Miséricorde (Jacques Duvall / Seb Martel)
Sansonnets (Fred Poulet / Seb Martel)
Chat (Jacques Duvall / Hervé salter)
Pleasures wherever you are (Marc Almond)
Un garçon qui pleure (Jacques Duvall / François Bernheim)
Noche de ronda (Agustin Lara)

 

Photographies : Aurélien Hupé pour Lalalala