Marie France    
Marie France chante Bardot    
  Les Trois Baudets (Paris), 28 août 2009
Récitals
  Avec Christophe Cravero (piano, violon et percussions), François Sabin (saxophone, piano, guitares) et Valentine Duteil (violoncelle, basse)
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De l'aveu même des organisateurs des nouveaux Trois Baudets, rarement la salle a été aussi comble : des gens debout, assis par terre, des enfants grimpés sur les enceintes... Et rarement, sans doute, a-t-elle été remplie d'un public aussi choisi (de Valérie Lemercier à Eva Ionesco en passant par Caroline Loeb). En cette fin de période estivale, tous se sont déplacés avec les mêmes interrogations : y aura-t-il de la place pour deux mythes dans ce répertoire ? D'ailleurs le répertoire de Bardot est-il si beau que certains le prétendent, et tiendra-t-il la scène, lui qui n'a connu que le microsillon, la télévision et le play-back ? Marie France, jadis grande Monroe pour le music-hall (et le cachet), saura-t-elle éviter l'écueil de l'imitation ou celui du mimétisme ? Mais dans l’attente de la chanteuse, on s’étonne soi-même de ne plus guetter de réponse, car la salle espère d’abord un corps, une présence... qui paraît enfin après une courte introduction instrumentale des trois musiciens. Comme BB, elle porte une robe qui affole les regards. Comme BB, elle est blonde, cheveux lâchés et sauvages. Mais on est d’emblée très loin de la célèbre désinvolture de la jeune Bardot, et l'aura de Marie France suffit à faire disparaître la fausse problématique imitation / appropriation : Marie France est simplement une chanteuse qui désire montrer la beauté d’un répertoire largement méconnu, malgré la participation de grands noms des années 60 (Serge Gainsbourg, Jean-Max Rivière, Gérard Bourgeois, Alain Goraguer, Claude Bolling). Une visite amicale, en somme, ni obséquieuse, ni belliqueuse.
C’est d’ailleurs tout en douceur et en concentration que Marie France ouvre son récital, avec un bel "Invitango" qui nous accueille et nous cueille, même, par sa modestie de pure invitation, justement. La chanteuse séduit par sa justesse, impose la chaleur de son timbre et donne le ton : pas plus qu'elle ne la singeait physiquement, Marie France n'imitera pas le phrasé de Bardot. Les auditeurs habitués au chant de BB sont même agréablement décontenancés. Marie France préfère lier les syllabes, là où Bardot excellait à découper chaque mot par une prononciation saccadée. Ce tango initial s'en trouve plus enveloppant, plus sensuel, et d'une sensualité plus fine, moins éclatante mais plus insinuante. C'est d'ailleurs ce qui séduit le plus immédiatement dans son chant : là où Bardot s'arrête, Marie France tient la note, et les phrasés pourtant si particuliers et "persistants en oreille" de la grande Bardot, s'en trouvent oubliés. Ce choix a en outre le mérite d'ôter toute vulgarité à certaines chansons "polissonnes" que l'interprétation de Bardot pouvait autrefois alourdir à force d'insister sur les syllabes les plus crues avec cette sorte d'ingénuité rentre-dedans qui n'appartenait qu'à elle. Marie France réussit ainsi à alléger la chanson de Gainsbourg "Les Omnibus". Construit sur le jeu de mot central "Ce que j'aime le plus / C'est de loin tous les om...nibus", le refrain passe tout en finesse dans la bouche de la chanteuse, qui parvient à donner à la chansonnette de Gainsbourg le lustre d'un petit numéro de music-hall.
Cette impression initiale de douceur est renforcée par le choix des chansons. Très loin de la Marie France rock de son dernier album, la chanteuse s'est plu à choisir le versant le plus poétique du répertoire de Bardot. Ainsi rend-elle particulièrement grâce aux textes de Jean-Max Rivière, auxquels elle offre soudain tout un arrière-pays de sentiments et de sensations complexes... comme si au brillant des rochers, des rivages et des soleils, était adjoint l'insensible et pourtant essentiel filtre de la sérénité, fille de l'expérience et de l'acceptation du monde. En un seul souffle, par exemple, elle tient jusqu'au bout le fil émouvant d'"Une histoire de plage", jolie ballade qui devient soudain sublime d'avoir enfin trouvé son port, en la gorge de Marie France : "J'ai trop souvent fait naufrage / pour n'avoir pas su dire...". Même sublimation, c'est-à-dire même ajout de résonance, pour le très beau "Je reviendrai toujours vers toi", chanté en rappel, comme une sorte d'adresse de la chanteuse à son public. Et même émotion bouleversante ajoutée à "A la fin de l'été", dès les premiers mots, qui nous happent dans leurs filets transparents de vie et de temps : "Tu sais, j'en ai fait des voyages / [...] / Tu sais, j'en ai vu des orages..." Ces réussites doivent d'ailleurs également au choix de mise en scène, ou plus exactement d'"occupation de l'espace" : assise sur l'avant-scène, Marie France crée une véritable complicité avec le public, sous le signe de l'intimité, habitant la scène comme si elle était chez elle, et donnant l'impression de nous y avoir invités... si bien que lorsqu'elle arrive avec son chien dans les bras à la fin du concert pour chanter "Sidonie", le geste n'a rien d'une pose, fût-elle amusée et amusante, ni d'un coquetterie kitsch : au contraire, l'intimité entre l'animal et sa maîtresse produit un curieux écho avec l'extraordinaire poème de Charles Cros et la solitude paradoxale de Sidonie. Le plus souvent c'est un rien qui "fait" image, et présence : quelques lumières, deux bras tendus pour saluer son public suffisent à Marie France, sur la scène, dans sa petite robe Laurent Mercier, pour créer des sortes de flashs de music-hall pur, comme si en passant par Bardot aux Trois Baudets ("BB aux BBB" dit l'affiche), bizarrement, magiquement, Marie France rejoignait l'Age d'Or de l'Olympia...
La même quête de complicité l'incite encore à faire monter sur scène un invité, Alain Chamfort, pour un duo. Leur interprétation de "Stanislas", qui fut chantée comme on sait par Bardot avec les Frères Jacques, souligne non seulement le talent d'actrice de Marie France, parfaite dans son rôle de fausse prude susurrant des "N'insistez pas, Stanislas" très ambigus, mais surtout élève l'une des chansons les plus délicates du répertoire fantaisiste français, en des ciels de finesse, de drôlerie et d'émotion mêlés. Le choix d'Alain Chamfort, totalement inattendu dans ce répertoire et dans ce type de rôle, lui le dandy lointain et un peu raide, n'est pas pour rien dans la réussite d'un numéro qui n'a pas souffert d'un certain manque de mise au point, tout comme la célèbre scène du Mépris de Godard, que les deux chanteurs jouent entre grand sérieux et franche rigolade, en écho avec le versant plus léger du répertoire de Bardot, lequel, malheureusement, correspond moins bien à la chanteuse. D'abord à cause de la pauvreté de quelques textes ("Oh ! Qu'il est vilain" ou encore "C'est rigolo"), ensuite parce que certains refrains qui semblent avoir été écrits spécifiquement pour le célèbre hurlé-chanté bardotien (ceux de "Nue au soleil" ou de "Tu veux ou tu veux pas") tombent un peu à plat lorsqu'un gosier moins rude s'en empare (notons d'ailleurs qu'à l'inverse Marie France ajoute une sorte de flegme didactique hilarant aux couplets de "Tu veux ou tu veux pas").
Ces quelques réserves ne sont pas grand' chose au regard de ce que Marie France donne aux chansons de Bardot et à son public. Pas plus d'ailleurs que le léger manque de cette aisance qui lui est habituelle dans les petits récits pleins d'esprit, qui, en guise de ponctuation entre les chansons, révèlent les liens cocasses qui unissent MF à BB. Au contraire : ainsi les deux dimensions de l'art et de l'improvisation, de la fragilité et de l'étude concentrée, se sont-elles croisées au concert de Marie France. La chanteuse est parvenue à mêler ces éléments opposés, à faire vibrer les coeurs aux deux diapasons. Elle vacille entre une maîtrise déconcertante où l'on se laisse faire par ses doigts de fée et une gracile innocence qui supplie qu'on lui pardonne de flancher. Dans une magnifique pirouette dont elle a le génie, elle a lancé à son public : "Un jour, je serai au point, je vous le promets". Mais à l'écoute de son chant si travaillé, de sa prononciation si ciselée, de son phrasé si harmonieux, on se demande soudain pourquoi la perfection chez Marie France serait à mettre au futur.

   
 

   
 

Aurélien Hupé, Didier Dahon, Jérôme Reybaud et Florence Chapiro, août 2009

   
       
 

Invintango
Noir et Blanc
Je me donne à qui me plaît
Faite pour dormir
Le Soleil
Nue au soleil
Une histoire de plage
Les Omnibus
Mélanie
Les Hommes endormis
Oh ! Qu'il est vilain
Bubble Gum
A la fin de l'été
Stanislas
Le Mépris
Ciel de lit
C'est rigolo

Rappels :

Sidonie
Je reviendrai toujours vers toi
Tu veux ou tu veux pas