Marie France    
  Théâtre le Méry (Paris), 15 septembre 2006
Récitals
  Avec Christophe Cravero (piano, guitare), François Sabin (saxophone, piano...) et Valentine Duteil (violoncelle )
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Première partie: Benedict
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Le festival Du rififi aux Batignolles a invité Marie France (accompagnée en première partie de Benedict) à donner un tour de chant dans le petit théâtre du Méry, place Clichy. Même affiche que pour les récitals de l'Archipel de juin dernier. A peu près même répertoire également, dans la logique "florilégiale" de celui que Marie France a mis au point pour le concert du Trianon au début de l'année: une brassée de nouveautés dans l'esprit music-hall (les titres de Botton), quelques grandes chansons "fonds de garde-robe" (Duvall période "La fille au coeur d'or"), les indémodables pop des années Péchin ("Le p'tit bordel" etc), les grands classiques inclassables ("On se voit se voir", "Chez moi à Paris"...) et les perles rares ("The flame" ou "Champs-Elysées", de moins en moins rare d'ailleurs)... Pourtant, comme toujours, jamais rien de pareil.
Mais d'abord, connaissez-vous Benedict ? Elle a supprimé le "e" final de son prénom, mais, bizarrement, en ajoute un à quasiment chaque mot qu'elle chante: on se souvient par exemple d'un très disgracieux "stade analeuh" dans une chanson sur les jeunes femmes célibataires(euh)... Les textes sont essentiellement de petites vignettes humoristico-sociologiques bien dans le goût de l'époque (la célibataire, donc, qui ne supporte plus d'écouter son amie devenue mère parler de couches-culottes, les trop jolies filles des magazines, les merveilleuses rencontres dans le métro que l'on ne fait pas à cause des affiches de publicité qui "volent" nos regards etc). Parfois l'écriture se fait plus simple ("Mogador") ou au contraire plus recherchée ("L'Y fragile", ode aux garçons féminins), ce qui permet à la chanson de sortir du tout-venant et de s'élever un peu, aidée en cela par des compositions assez belles. Néanmoins traverserait-on Paris pour voir et écouter ce que l'on entend ailleurs ? Difficile certes de trouver, non pas forcément sa mais du moins une voix, ou une parole, et Benedict a le temps. Peut-être saura-t-elle même un jour retrouver son "e" ?
Ensuite vint Marie France. Vous la connaissez certainement, d'abord parce que vous êtes venu pour elle, ensuite parce qu'à Paris, comme dit la chanson, tout le monde connaît bien Marie. Cependant les instances du festival ont cru nécessaire de la présenter, peut-être par égard pour quelques passants de la place de Clichy ou du quartier des Batignolles qui se seraient égarés dans le théâtre ? Toujours est-il qu'évoquer une interprète en se bornant à faire la liste des 3497 amis célèbres qu'elle a fréquentés n'est ni très élégant, ni très affriolant, sauf pour quelques sots qui poussent de petits cris en entendant les noms qu'il faut aimer entendre ("Jean-Jacques Schuhl ? Wouaw ! Mondino ? Génial !" etc).
Mais quoi ? Lorsque la magnifique introduction des "Bagouses" commence dans l'ombre, l'on oublie aussitôt les faibles d'esprits qui n'ont pas su écouter l'interprète et se contentent de s'amuser du personnage. Pourtant Marie France, après le grand show un peu froid du Trianon et les concerts déjantés de l'Archipel, a donné au Méry l'un de ses plus beaux récitals.
D'abord "Champs-Elysées", monologue d'une prostituée au coeur brisé dont la désespérance aura rarement été rendue avec autant d'intensité, et aussi peu d'effets: le folklore putain, dont pourtant Marie France sait parfaitement jouer, est ici effleuré, ou plutôt quintessencié, comme pour ouvrir la voie à une autre qualité de désespoir. "On se voit se voir" est presque aussi recueilli et silencieux que lorsque Marie France le chantait accompagnée par Yan Péchin à la fin des années 90 (la chanson fera d'ailleurs crier celle qui s'y connaît le mieux en matière de chanson silencieuse, Elisa Point, assise à côté de Jacques Duvall). Très beaux "L'amour avec des gants" et "La couleur des yeux" (l'autre titre de Botton, "Un homme à votre goût", passe toujours difficilement sans choeur ni grand orchestre). Extraordinaire "Las, dans le ciel", lui aussi comme décanté, semblant venir de très loin. "Le p'tit bordel", plus lent qu'à l'accoutumée, perd en adrénaline ce qu'il gagne en drôlerie distanciée, grâce notamment à la sorte de sprechgesang rapé que Marie France semble inventer sous nos yeux (le manque d'adrénaline (tout relatif) d'un récital plutôt saturnien ne se fera d'ailleurs réellement sentir que pour "Le diable en personne" et surtout "Chez moi à Paris", qui reposent entièrement sur l'énergie et le style). Magistral "Un garçon qui pleure" (Duvall / Bernheim), ajout récent au répertoire de Marie France, qui porte la chanson encore plus loin qu'à l'Archipel. Enfin, "The flame", qui rejoint au Panthéon des ravissements provoqués par Marie France sur scène, son légendaire "Qui me délivrera ?", qu'elle ne chante plus, malheureusement. Même hiératisme, même intensité, comme sculptée, avec en outre un parfum de cabaret métaphysique que seules quelques unes ont su capter, pour transcender la parabole de Marc Almond sur le Temps et la Beauté (un jeune homme si beau que chacun se brûle à sa beauté, finira lui-même consumé par le Temps, car, comme chacun sait, "Nothing dies so quickly as the flame of youth"...). Qui, après cela, a toujours envie de savoir si Marie France a pris un verre au Flore en 1973 avec Pierre Clémenti ou si elle a couché avec Gainsbourg ?

   
 

   
 

Jérôme Reybaud, septembre 2006