Marie France    
  l'Archipel (Paris), du 15 au 17 juin 2006
Récitals
  Avec Christophe Cravero (piano) et Valentine Duteil (Violoncelle et basse)
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Marie France a chanté dans toutes sortes de lieux parisiens (jusqu'aux salons de l'Hôtel de Ville !), et après une revue dans le très beau théâtre du Trianon le 11 février dernier, avec boys, fourrures et strass (et même un improbable tableau tahitien), elle proposa trois soirées dans un ancien cinéma porno du boulevard de Strasbourg: si Marie France s'inscrit dans une histoire, et une tradition, c'est bien sûr par le répertoire, mais aussi par la pratique des salles, par ce Paris en chanson qui s'improvise dans l'arrière salle d'un restaurant de la Butte (le Petit Robert) ou qui se joue dans les cubes modernes de la Villette (le Hot Brass). Bien sûr ces pérégrinations parisiennes ne sont pas sans risque, puisque derrière le plaisir de la découverte d'une nouvelle salle, se cache parfois les petits inconvénients de l'improvisation justement, et le cinéma l'Archipel en prodiga quelques uns: les lumières assez rudimentaires, le son ingrat (lors de la première soirée, l'indispensable Yan Péchin guida le jeune technicien - mais son absence fut cruelle le dernier soir) et surtout la chaleur, qui obligea la chanteuse à faire usage de mouchoirs en papier... Mais Marie France sait s'adapter et, mieux encore, semble s'amuser de ces contraintes, comme lorsqu'après avoir interprété le slow tragique "Champs-Elysées", et s'être épongé le visage, elle lança, avec une élégance grandiose (car tenue à distance): "Cette chanson me fait toujours pleurer"...
Marie France poussa même le scrupule jusqu'à adapter son récital aux deux salles de l'Archipel, tantôt la rouge, tantôt la bleue. Robes différentes, choix et ordre des titres remaniés, et même versions différentes d'une même chanson ("Marie-Françoise se suicide" sera par exemple donnée le jeudi soir dans sa version réécrite, mais c'est l'originale que Marie France chantera le samedi; pour "Le p'tit Bordel", " Sur le sofa, ouh là c'est hard / La brosse à ch'veux dans la moutarde" deviendra samedi "Sur le sofa, ouh là c'est dur / La brosse à ch'veux dans la confiture"...). Mais c'est surtout la chanteuse elle-même qui parut transfigurée: jeudi Marie France, en souvenir de ses années punk, et sans doute en harmonie avec un public lui-même assez... punk (Maria Schneider, Patricia Mazuy et Simon Reggiani, Paquita Paquin, Eva Ionesco...), fit une prestation d'une intensité et d'une désinvolture rebelles: qu'importe la mise en place (poursuite etc) quand on a l'adrénaline, comme pour des "Bagouses" d'anthologie. Samedi à l'inverse, Marie France apparut archi-concentrée, sérieuse (presque contrainte pendant les trois premiers titres), pour une soirée beaucoup plus "chanson" (extraodinaire "Parlez-moi d'amour" a cappella en clôture de récital). La sublime chanson de Daniel Darc, "Las, dans le ciel" fut le lien parfait qui unit les deux univers, auxquels Christophe Cravero sut de son côté adapter son duo piano-violoncelle (il fallait parvenir autant que faire se peut à transposer le grand orchestre imaginé par André Manoukian pour les chansons de Botton du disque Raretés, ou le rock de Bijou pour "Le diable en personne" et "Chez moi à Paris"), à l'exception peut-être de "Un homme à votre goût", dont les choeurs, assurés par une violoncelliste (Valentine Duteil) peu à l'aise vocalement, ne passent pas la rampe et ainsi gâchent une partie du plaisir procuré par une Marie France d'une sensualité extrême.
Samedi Marie France permit au public de découvrir "Un garçon qui pleure" (interprétée seulement une fois auparavant, au Trianon, en duo avec une Chryssie Hynde émouvante mais au français... incertain), un texte de Jacques Duvall, sur une très belle mélodie de Bernheim qu'elle transfigure grâce à un sens du tragique qui lui est absolument propre: "Un garçon qui pleure / Ca me met de bonne humeur [...] Te jette pas du pont Mirabeau / Pleure-moi la Seine / Fais-moi ce cadeau." Dans la bouche de Marie France, la cruelle buveuse de larmes qui se réjouit des pleurs des garçons est dans le même temps le personnage soumis de la chanson, qui devient supplique. En quelques intonations et gestes choisis (retrait près du piano...), la chanteuse aux mille tiroirs donne au titre toute sa noirceur polysémique.
Deux soirées, deux récitals remaniés en une nuit, deux Marie France. On s'en veut d'avoir raté la troisième, celle du vendredi: la part de l'ombre ?

   
 

   
 

Didier Dahon, juin 2006