Marie France    
Marie France visite Bardot    
  Installation "Beaubourg-la-Reine" de Sophie Perez et Xavier Boussiron, Espace 315, Centre Pompidou (Paris), 28 octobre 2009
Récitals
  Avec Christophe Cravero (piano, violon et percussions), François Sabin (saxophone, banjo, guitares) et Julien Grattard (violoncelle)
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"Au fond de moi, j'ai toujours pensé que j'étais une oeuvre d'art" écrivait Marie France dans son récit autobiographique Elle était une fois (Denoël, 2003). Et elle en incarna véritablement une pour Michel Journiac, ainsi que pour Adolfo Arietta dans son film Les Intrigues de Sylvia Couski, où elle apparaissait notamment sur un piédestal dans une exposition, comme une statue vivante... Alors, bien qu'ils puissent sembler a priori très loin du cabaret et de la chanson, les grands espaces d'exposition du Centre Pompidou, se sont révélés parfaitement appropriés à l'oeuvre Marie France, comme à son récital Bardot, qui a trouvé dans l'installation de Sophie Perez et Xavier Boussiron — une petite boîte capitonnée de rideaux plissés et surmontée d'un immense masque de commedia dell'arte — l'écrin parfait. Confort précaire (spectateurs assis par terre), lumières élémentaires, "scène" minuscule, jauge insuffisante (plus de cent personnes n'ont pu rentrer et ont assisté au concert retransmis à l'extérieur)... mais aussi proximité exceptionnelle avec la chanteuse, de plain-pied avec le public, beauté de l'installation et très bonne sonorisation (meilleure que celle de beaucoup de salles pourtant spécialisées) : voilà pour un lieu unique et éphémère que Marie France habitera immédiatement et complètement, après la courte et débraillée introduction de Perez et Boussiron.
La visite elle-même, celle du répertoire de Bardot par Marie France, n'est pas fondamentalement différente des trois précédentes qui ont eu lieu à l'Archipel et aux Trois Baudets depuis mai dernier, mais tout s'enchaîne avec une fluidité et une évidence qui ne sont pas seulement dues à la magie du lieu : l'appropriation des chansons de Bardot demande plus de temps et de travail qu'on ne le pense, et Marie France est parvenue, dans le minuscule écrin bleu du Centre Pompidou, à un équilibre miroitant extraordinaire, passant de la ballade au charleston, du jazz au blues, de la pop au tango, sans que jamais rien ne jure et ni que l'un de ces styles ne soit survolé. Au contraire, chaque genre est "pris de l'intérieur", et Marie France nous fait passer en quelques minutes du blues halluciné de "La Belle et le blues" (chanson ajoutée ce soir-là au récital, et qui convient particulièrement bien à sa voix) au charleston léger de "Bubble Gum", dont les "Tou loup tou loup tou" chantés loin du micro sont une merveille de désinvolture amusée... Impossible de tout détailler, tant Marie France apporte de couleurs, de variations et de relief à un répertoire que Bardot, elle, abordait tout d'un bloc, sans nuances, avec pour viatique, il est vrai, son merveilleux phrasé, son timbre et son innocence. Marie France n'est pas en reste sur ces plans-là non plus d'ailleurs, bien que, là encore, tout semble soudain plus complexe, plus riche de sens, plus "feuilleté", comme le montre par exemple "Je me donne à qui me plaît", dont le legato très légèrement appuyé, comme des phrases qu'on lance d'un souffle continu sur les chemins en marchant, fait ressortir toute la profondeur, sans toutefois abolir la candeur initiale. C'est la quadrature du cercle, vraiment, et dans ces moments où les contraires se rejoignent sans se fondre, on a l'impression de voir une oeuvre s'accomplir en une performance éphémère — ou simplement une interprète de génie faire son travail... très loin de Bardot, à laquelle on ne pense jamais, sauf lorsque Marie France troque la chanson pour la comédie : la fameuse scène du Mépris que Marie France joue désormais seule, accompagnée par ses musiciens qui font entendre la musique de Delerue, est d'ailleurs un instant d'une grande intensité, car outre la beauté intrinsèque de la scène, dialogues et musique, outre le talent de comédienne de Marie France, qui sait passer du rôle de Paul à celui de Camille en un mouvement infime de la tête, on est étreint par le jeu de miroir entre la Camille godardienne et Marie France. Toutes les questions et les inquiétudes de la première, à propos de son pouvoir de séduction ("Tu les aimes, mes épaules ?" etc.), résonnent en effet en la seconde, qui depuis toujours a cherché à élever l'apparence et le souci de l'apparence au rang de style de vie ("Je ne me quitterai jamais", "Ménage à trois").
Marie France, Pompidou et Bardot, autrement dit la chanson, l'art moderne et la Femme : merveilleux croisement, merveilleuse exposition d'une heure et quart, que rien n'a pu gâcher, ni les messages préenregistrés diffusés par le centre pendant le concert ("Mesdames, Messieurs, le Centre Pompidou fermera ses portes..."), ni une chute de Marie France (admirablement contrôlée), ni même la regrettable omission du rappel (due sans doute à l'absence de coulisses), qui donna le dernier mot au moins nécessaire des numéros du spectacle, "C'est rigolo", une chanson de circonstance enregistrée pour l'émission de télévision de la Saint-Sylvestre À vos souhaits Brigitte (1963)... laquelle chanson sera sans aucun doute plus à sa place lors des concerts de fin d'année (du 26 au 30 décembre) que Marie France donnera aux Trois Baudets, loin des cimaises de Beaubourg, mais certainement toujours à l'oeuvre.

   
 

   
 

Didier Dahon, novembre 2009

   
       
 

 

Invintango (Jean-Max Rivière / Claude Bolling)
Noir et Blanc (Jean-Max Rivière / Claude Bolling)
Faite pour dormir (Jean-Max Rivière / Claude Bolling)
Je me donne à qui me plaît (Serge Gainsbourg)
Une histoire de plage (Jean-Max Rivière / Yanis Spanos / Gérard Bourgeois)
Nue au soleil (Jean Schmitt / Jean Fredenucci)
Le Soleil (Jean-Max Rivière / Gérard Bourgeois)
Les Omnibus (Serge Gainsbourg / Alain Goraguer)
Mélanie (Jean-Max Rivière / Gérard Bourgeois)
Les Hommes endormis (Monique Aldebert / Louis Aldebert)
La Belle et le blues (Serge Gainsbourg / Claude Bolling)
Oh ! Qu'il est vilain (Jean-Max Rivière / Gérard Bourgeois)
La Madrague (Jean-Max Rivière / Gérard Bourgeois)
Bubble Gum (Serge Gainsbourg)
Le Mépris (Jean-Luc Godard / Georges Delerue)
Ciel de lit (Jean-Max Rivière / Gloria Lasso)
C'est rigolo (Jean-Max Rivière / Gérard Bourgeois)