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L'éditorial de janvier et février 2009
La surprise de
janvier et février 2009
     
Elle a chanté les mots de Gainsbourg. Elle a déclamé les phrases de Marivaux. Elle a dit les dialogues de Rivette. Et bien que les textes des chansons de son dernier album, qu'elle a pour la première fois écrits elle-même, soient plutôt mauvais, son métier, sa vie témoignent d'un certain amour et d'une certaine connaissance de la chose écrite. Or de quoi parle-t-elle, Jane Birkin, lorsqu'elle est amenée à commenter, au bord des larmes, les chansons d'Abd Al Malik qu'elle a elle-même choisi d'inviter lors d'une émission de télévision récente qui se rêve une sorte de Grand Echiquier moderne (1) ? De la beauté des phrases. De la finesse du choix des mots. En un mot, de la grandeur du style d'un "poète". Qu'on en juge : "Je m'souviens, maman qui nous a élevés toute seule, nous réveillait pour l’école quand on était gamins, elle écoutait la radio en pleurant notre pain, et puis après elle allait au travail dans le froid, la nuit, ça c’est du lourd / Ou le père de Majid qui a travaillé toutes ces années de ses mains, dehors, qu’il neige, qu’il vente, qu’il fasse soleil, sans jamais se plaindre, ça c’est du lourd / Et puis t'as tous ces gens qui sont venus en France parce qu’ils avaient un rêve et même si leur quotidien après il a plus ressemblé à un cauchemar, ils ont toujours su rester dignes, ils n'ont jamais basculé dans le ressentiment, ça c’est du lourd, c’est violent / Et puis t'as tous les autres qui se lèvent comme ça, tard dans la journée, qui se grattent les bourses, je parle des deux, celles qui font référence aux thunes, du genre “la fin justifie les moyens” et celles qui font référence aux filles, celles avec lesquelles ils essaient de voir si y’a moyen, ça c’est pas du lourd." L'indigence de ce texte est telle que l'on s'interroge : est-ce par un effet de discrimination positive que Jane Birkin trouve cette langue si belle ? Autrement dit, est-ce le contexte (chanson écrite par un "jeune des quartiers", c'est-à-dire un jeune homme issu de l'immigration et appartenant à une classe sociale défavorisée) qui donne sa "beauté" au texte ? Autrement dit, la réaction de Jane Birkin n'est-elle pas tout simplement une sorte de préjugé de classe nouvelle manière (c'est-à-dire inversé et racialisé) : non plus "C'est un voyou parce qu'il est pauvre", mais "C'est un génie parce qu'il est issu de la diversité", comme on dit en novlangue ? Peut-être. Mais la découverte inopinée d'une chanson de Michel Bühler (dans l'interprétation de Natacha Ezdra) à peu près au même moment que "C'est du lourd" d'Abd Al Malik, vient rappeler que, quelle que soit l'obsession sociale ou politique du jour, la bien--pensance est toujours une massacreuse de style, elle qui fait croire au pauvre auteur qu'il lui suffit d'ouvrir son robinet à bons sentiments pour qu'un texte existe. Qu'on en juge : "Vulgaire, tu vois, pour moi / C'est pas bouffer ses nouilles avec ses doigts / Péter au bal de la duchesse / Ou t'foutre la main aux fesses / Mais c'est d'répandre l'idée abjecte / Que la méd'cine ça s'achète / Qu'y'en a, donc, une pour les rupins / Puis une autre, pour les chiens. / C'est polluer les terres d'nos rejetons mignons / Avec une culture faite pour piquer leur pognon / C'est leur faire croire, aux p'tits sans défense et tout beaux / Qu'le bonheur, c'est Barbie, Coca, Mickey, Mc Do / Vulgaire c'est m'imposer, sous couvert de commerce / D'la barbaque bourrée d'hormones les plus diverses / C'est breveter la vie, prendre l'eau, bientôt l'air / Pour en tirer profit... Ca c'est vulgaire."
Alors oui, Abd Al Malik a parfaitement réussi sa grande entrée dans la monde de la Chanson. Seulement, malgré les augustes parrains qui l'ont adoubé (Jouannest, Gréco, Goraguer etc.) et ceux qu'il s'est donné lui-même (Reggiani, Nougaro etc.), c'est par la porte Yves Duteil ("Prendre un enfant par la main"), Cali ("Résistance"), Soeur Sourire ("Dominique"), ou encore Gérard Lenorman ("Si j'étais président") qu'il s'est imposé. Très loin de Brel. Mille fois plus loin encore de Dante (titre de l'album d'Abd Al Malik), dont on a quelques scrupules à évoquer le nom en telle compagnie - mais tout proche de la tragi-comédie (humaine). Car si l'on s'amuse un peu, au début, de voir certains prendre le plomb pour de l'or, le style larmoyant CM1 pour un style véritable, très vite la terreur et les larmes pointent face à un monde où bien-pensance et bons sentiments sont les seuls critères de jugement d'une oeuvre. Tenez à Juliette Gréco, à Jane Birkin et à la quasi totalité de la presse française le discours (politique, social) qu'elles ont envie d'entendre, et elles oublieront sur le champ la nullité de votre écriture. Pire : elles la trouveront belle, complexe, digne des plus grands poètes. L'idéologie comme seule manière d'écouter une chanson / ça c'est pas du lourd / ça c'est vulgaire.


1 Tandem, 12 décembre 2008, France 2



Valérie Lagrange

"Paris-Wellington"

(Pierre Barouh)

EP Philips 434 942
1964

Universal a récemment réédité le merveilleux album Philips de Valérie Lagrange (Moitié ange, moitié bête, 1965). Plusieurs autres titres de la même période ont été laissés de côté, dont les quatre du tout premier EP de 1964, sur lequel figure "Paris-Wellington", une chanson de Pierre Barouh. Sur le papier, une bluette, vraiment pas grand' chose. Alors d'où vient la beauté et à quoi tient le plaisir ? A l'exotisme "barouhdien", qui ne ressemble à aucun autre et qui donne aux mots Paris-Wellington un goût très spécifique. Aux arrangements, aux violons en particulier, qui accentuent et pour ainsi dire enchantent la mélancolie du personnage de la jeune femme. A l'interprétation de Valérie Lagrange enfin, à la fois dedans et dehors, incarnée et distanciée, poupée chantante et jeune femme libre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     
     
     
     
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