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L'éditorial de novembre et décembre 2008
La surprise de
novembre et décembre 2008
     
Pénétrer le rayon "chanson française" de la Fnac est une épreuve, au sens physique du terme : après avoir été agressé par une Mylène Farmer en carton, effrayante et grandeur nature, vous ne pouvez éviter la confrontation avec la mine benoîte de Julien Clerc, tout entière absorbée à vous rappeler d’acheter son nouvel album, Où s’en vont les avions ? Partout, en écoute, les mêmes. Pas de surprise sonore à attendre : vous retrouvez aisément dans le chant le même sourire mielleux, le même effet cartonné. Entre l’hyper-phénomène commercial (Céline Dion, Johnny Hallyday) et l’éternelle redite (Carla Bruni, Francis Cabrel, Alain Souchon, Vanessa Paradis, Elsa Lunghini, Camille, Renaud), c’est l’étouffement. Pour l’insolite, il resterait bien un dernier recours, un ultime espoir : le rayon "rétro ". Le mépris affiché par cette nomenclature paresseuse ainsi que le vide de ses allées semblent les indices prometteurs d’une percée hors des sentiers battus. Malheureusement, ce qui fait fuir autrui n’est pas nécessairement aimable : ce n’est pas dans la nostalgie chauvine d’un Luis Mariano ou d’un Fernandel que vous respirerez l’air frais de l’in-ouï. Alors le voyage laisse défiler le même paysage monotone, et pas seulement d’identiques visages, mais de nouvelles figures qui se rédupliquent, pâles copies de ce qu’on a déjà mille fois entendu, rendant l’air proprement irrespirable. Mais il est bien pire dans la chanson que la médiocrité, qui n’a pas d’âge ; il y a cette tendance étonnante à la mythification, comme si l’on ne pouvait apprécier que le connu, l’éternel retour. On reste, satisfait de soi, dans ce que l’on sait déjà. La chanson n’évite pas la chape de plomb qui s’abat sur les rédactions de presse, les maisons d’édition, les tribunes politiques : il ne faut parler que de ce que le spectateur, auditeur, citoyen connaît déjà sur le bout des doigts ou de la langue. Sortent alors biographies, sommes, articles qui narrent tous les recoins des petites impudeurs de nos stars les plus étoilées (Renaud Briographie par Christine Laborde chez Flammarion, Grand Jacques, le roman de Jacques Brel de Marc Robine), mais l’on enfonce toujours le pieu dans le même trou. Fleurissent aussi les compilations de Tubes éternels de la chanson française, d’anthologies sans queue ni tête, où Édith Piaf jouxte Yves Montand, Fréhel et le pauvre Trenet devenu marionnette, ces petits coffrets aux couleurs sépia ou tricolore, qu’on offre aux grands-pères à Noël, puisque "c’est de leur temps". Tout ce qui a un goût de connu, qui participe de l’habitus sonore, patrimonialiste, sera sanctifié, comme l’a été le film La Môme, qui fonctionne en autoréférence sur le rouage bien huilé des poncifs du mythe Piaf. On rend un culte à Serge Gainsbourg comme on le ferait pour Mozart, la Cité de la Musique lui consacrant un cycle et une exposition composés par "des spécialistes". La chanson française se mire en elle-même, elle n’est plus que défense et illustration d’une esthétique appauvrie qu’elle s’est imposée : utiliser les vieilles recettes fossilisées qui ont déjà marché. La tragédie française est morte au XVIIIème siècle d’avoir parodié, plagié, étouffé ses propres codes dans la pure répétition de la doctrine dite "classique". Voltaire en fut glorifié, mais déjà, les oreilles d’un Diderot ne pouvaient plus souffrir ce qui lui semblait un artifice sans cœur, sans nerf, sans naturel. Il nous met en garde : un art qui se répète est un art mort. En produisant des mythes en série comme des gobelets en plastique, la chanson ne dialogue plus avec d’autres époques ni rien d’autre que sa propre référence, ne respire plus ; elle est pure tautologie, et l’on s’y ennuie. Elle ne sait plus inventer ni faire resurgir autrement qu’à travers le corset du monument ou de l’héritage. Quel jeune chanteur oserait aujourd’hui ne pas se réclamer de Gainsbourg ou de Barbara (comme notre première Dame), de Ferré, Brel, Juliette Gréco ou Brassens ? Il faut bien se donner une caution, qui n’échappera pas à la convention et à la redite elle-même. Ce geste de fausse filiation (quel rapport entre Barbara et Carla Bruni, entre Brel et Raphaël ?) est commandé par la dictature du connu. Ils ne peuvent pas arriver devant un micro et chanter, pensez-vous, il faut qu’ils s’exclament à travers une syntaxe préfabriquée et offrent du papier mâché à l’auditeur. Au lieu d’attendre sans espoir notre bataille d’Hernani ou notre Paradoxe sur le comédien, il nous reste à gagner clandestinement le fond de salles confidentielles, mais nullement inatteignables. L’air pur qui y circule porte à l’oreille des voix singulières et toutes différentes, celles d’une Adriana Voss poète, d’une Marie France rockeuse ou d’une Pascale Borel pop. On en viendrait presque à aimer le glacis du mythe qui s’étend au-dehors en couche épaisse pour le seul plaisir de se calfeutrer dans la chaleur d’une délicieuse révolte. Que les patrons de la Fnac se rassurent : cette révolte-là n’ira jamais jusqu’à brûler leurs effigies de carton. C’est une révolution aussi légère que le souffle qui nous manquait.



Monique Tarbès

"Neurasthénie"

(Ricet Barrier / Bernard Lelou)

LP Philips B 76 583 R
1980

 

La très grande Lucette Raillat créa "Neurasthénie" en 1958, et Ricet Barrier lui-même, l'auteur de la chanson, l'interpréta l'année suivante. Cependant malgré l'application de mademoiselle Raillat, ou peut-être à cause d'elle, la complainte d'une pauvre femme riche "accablée de soucis" tels que se casser un ongle ou avoir un vison qui perd ses poils, ne parvint pas à s'imposer réellement. Il fallut attendre 1964, date de parution du 25 centimètres C'est spécial, mais j'aime, pour que la chanson prenne tout son sens : Monique Tarbès n'hésitait pas, elle, à hurler la douleur de son personnage, transformant par là même la trop sage satire sociale en un portrait-charge d'une violence extraordinaire. Ceux qui supporteront jusqu'au bout les éructations de Monique Tarbès pourront goûter le sel - et le poivre - de l'humour de Ricet Barrier. Ils pourront aussi dire qu'ils ont assisté à la naissance d'un spécimen unique dans l'histoire de la chanson et du music-hall : la fantaisiste punk.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     
     
     
     
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