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L'éditorial de mars 2011
La surprise de mars 2011
     

La passion de la morale. La passion de faire la morale. La passion de soi. La jouissance de soi faisant la morale. L'orgasme narcissique. Comme je suis bon. Comme je suis juste. Comme j'ai raison. Comme je sais où est le bien et où est le mal. Comme je jouis à le répéter. Quel plaisir de faire la leçon, de dire le vrai, de dénoncer le faux, de moquer le vilain. Quel joli reflet de moi dans le miroir. Quel beau sourire d'autosatisfaction. Comme mes lèvres expriment le contentement. Quelle profondeur dans mon intonation, quel sérieux dans mon regard, et quelle humanité partout. Je suis plein de moi. Je suis plein de mon amour de moi. Je dégouline. Je dégouline de la satisfaction d'avoir accompli mon devoir. Devoir d'Homme, de citoyen. Devoir citoyen. Devoir-citoyen. J'ai rappelé la vérité universelle du bien. J'ai parlé. J'ai ouvert les yeux et les consciences. J'ai parlé. J'ai fait avancer la France et l'humanité vers un monde meilleur. Un monde où être est plus fort qu'avoir. Où il en faut peu pour être heureux. Où l'on méprise l'or en banque, la voiture, la maison, parce que l'on sait que l'important est ailleurs. Un monde où l'on ne finit pas aux arrêts si on ne rentre pas dans la file. Un monde où l'on a enfin compris que l'humain est moins sot s'il est un peu curieux, qu'il est plus fort quand il croit au partage, qu'il devient plus beau quand il ouvre les yeux. Un monde où l'Homme accepte d'être un solitaire qui a besoin des autres, car plus il est ouvert, plus il devient grand. Un monde où l'on prend enfin le temps de voir nos différences, où l'on se nourrit de mélanges et de rencontres, où l'on partage nos idées, nos valeurs, notre temps. Un monde où l'on est tous encore enfant, et tous issus d'un métissage. Un monde où chacun de nous est vivant, avec la même couleur de sang. Un monde où l'on a tous une main à tendre, une main avec nos différences, et le pouvoir d'en faire une chance. Un monde où des femmes fécondent, où des hommes sauvent des vies, désamorcent des bombes, au risque de ne plus voir leur famille. Un monde où un médecin sans frontière soigne des vies innocentes sous des tentes militaires. Un monde sans lois pour blanchir les puissants, qui sont de vrais faisans, et sans banquiers qui jouent avec la banquise. Un monde où nous devons apprendre à vivre ensemble et à nous dire "Je vous aime" car notre Terre est la même (1)... Et caetera, précisément, et à l'infini, comme un flux, un robinet ouvert de formules toutes faites, de bonnes pensées, qui se superposent au discours dominant, ou plutôt qui s'y inscrivent, s'y intègrent parfaitement, sans s'en distinguer le moins du monde : entre le discours d'un associatif et ces chansons, aucune solution de continuité, aucun hiatus, aucune différence, sauf la présence de la musique. Or la chanson n'a pas toujours été pur prolongement (de la doxa, de la morale, du discours en place), ou pitoyable redondance, bien au contraire : elle s'est longtemps présentée comme un moment, un instant déconnecté de ce qui la précédait et la suivait. Une pause, une disjonction, une interruption. Un divertissement entre les deux parties d'un discours, d'un débat, d'une discussion, d'une tâche. Une diversion. Un refuge aussi : refuge d'oubli, de silence. Refuge de larmes et de passions. Refuge d'insouciance, de rien, de néant. "Le Pont du nord" à la radio, "La Foule" dans un juke-box, "La Servante du château" chez soi avant de se remettre au travail : des trous, ou des instants atomisés, bien distincts du flux général, du discours, de la parlote, du train-train... Deux minutes d'intensité absolue ou de fantaisie insignifiante, de larmes ou de sourire léger — mais deux minutes propres, suspendues au dessus de l'océan des discours, permettant donc de respirer un autre air, ou simplement de se reposer, avant de replonger et d'être de nouveau abreuvé par les "Il faut" et les "On doit", les "Vive le Bien" et les "A bas le Mal"... Mais ne comprennent-ils pas, ces anciens saltimbanques transformés en directeurs de conscience, ces anciennes starlettes devenues professeurs de Bien, ces anciens chanteurs de variété reconvertis en soldats de la morale, qu'en ajoutant du discours au discours, et en détruisant la possibilité gratuite, simple, populaire, d'une échappée, d'une suspension, d'une respiration, ils risquent la disparition par dilution ? Quant à nous, reste à tenter de "fuir la musique infuyable" (Pascal Quignard, La Haine de la musique)... A moins qu'un opportuniste ait la bonne idée de remettre au goût du jour la tradition des albums de variété instrumentaux : Jo Moutet et son orchestre jouent les plus grands succès de Zazie, par exemple...

 

1 On reconnaitra (ou pas) les formules "de" (car on ne peut être réellement l'auteur de ce que tout le monde dit, de ce qui se dit tout seul : tout au plus en est-on le perroquet) Zazie ("Etre et avoir"), Aznavour et Grand Corps Malade ("Tu es donc j'apprends"), Grégoire ("Le Même Soleil"), Corneille et TLF ("Le Meilleur du monde"), Bernard Lavilliers ("Identité nationale"), Line Renaud et Johnny Hallyday ("Le Monde est merveilleux"). Le cas de cette dernière chanson est d'ailleurs exemplaire : alors que les précédentes adaptations en français du chef-d'oeuvre créé par Louis Amstrong, "What a wonderful world", étaient fidèles à la pure célébration contemplative du monde exprimée par l'original, cette quatrième et toute récente adaptation, que l'on doit à Michel Mallory, se conforme à l'époque en introduisant, au coeur de la louange des ciels d'été, des jolies roses et des rires d'enfants, ces deux lignes, graves, importantes, impératives : "Nous devons vivre ensemble, notre Terre est la même / Et apprendre à nous dire "Je vous aime""... 

 





Tokyo's Coolest Combo

"Comment te dire adieu"

(J. Gold / A. Goland)

Apollon APCE-5197
1992

La sublime voix de Françoise Hardy, son chant admirable, le très beau texte de Gainsbourg... envolés, oubliés, par la grâce de quelques notes de xylophone. Merveilleux Japon (et merveilleux Yasuharu Konishi, producteur du Tokyo's Coolest Combo mais aussi de Pizzicato Five), conservatoire de nos oeuvre(tte)s, et réserve naturelle d'in-signifiance.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     
     
     
     
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