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L'éditorial d'octobre 2006
 
 La surprise d'octobre 2006
     

Son nom gravé sur la coque d'une (affreuse) piscine flottante de la ville de Paris et un (très beau) programme de films diffusé à la Cinémathèque le 3 juin dernier: voilà à peu près tous les hommages que Joséphine Baker a reçus à l'occasion du centenaire de sa naissance, cette année. Mais que l'on se rassure, le plus prestigieux reste à venir... Commençons par l'Orchestre Philarmonique de Monte-Carlo, qui consacrera une soirée entière à la créatrice de "La couleur des yeux", le 16 décembre prochain à l'auditorium Rainier III de Monaco. Il y aura une ouverture, composée tout exprès par Bruno Fontaine sur le thème de "Petite fleur", la Rhapsody in Blue de Gershwin et une quinzaine de chansons arrangées pour grand orchestre et interprétées par une cantatrice américaine, Adina Aaron, qui n'avait sans doute jamais entendu parler de Joséphine Baker ni du music-hall avant d'être engagée, mais qui se trouve avoir remporté récemment les Monte-Carlo Voice Masters (sic) et être noire, ce qui a certainement joué en sa faveur... Car que valent la véritable connaissance du répertoire de Joséphine Baker, l'intime fréquentation de ses disques, la lente imprégnation de son esprit et de celui du music-hall, face à la promesse d'un cross-over grandiose où tout le monde est censé gagner, la rengaine populaire (honorée d'être élevée au rang d'art majeur) comme la Grande Musique (heureuse de se montrer si ouverte, si sympa, si cool) ? Et qu'importe le travestissement, si l'on a l'ivresse de pouvoir se mirer dans une grande fresque sonore avec violons, notes aiguës et bons sentiments ? Car à Monaco comme ailleurs, le divertissement ne saurait être gratuit: à toute chose son discours, à toute chansonnette sa bienfaisance, à toute chanteuse son combat. C'est d'ailleurs l'aspect politique de la carrière de Joséphine Baker que Bruno Fontaine retient surtout: "Les jeunes ne savent pas qui elle était, et comme bien des stars de sa génération, elle traverse une sorte de purgatoire, alors que certains aspects de sa vie sont très actuels: se battre pour s'imposer et s'exprimer lorsqu'on est une femme de couleur, lutter contre le racisme, aider les enfants malheureux et abandonnés." (Diapason n° 539, septembre 2006). Pas un mot dans cet entretien sur les qualités (et les faiblesses !) du répertoire de Joséphine Baker, pas un mot sur son chant, sa voix, son interprétation, pourtant très particuliers, pas un mot sur ses costumes, ses robes, ses coiffes, rien sur la danse... Finalement Joséphine Baker aurait pu être n'importe qui, la pire ou la meilleure des artistes de music-hall, du moment qu'elle peut offrir à son public monégasque du XXIème siècle quelques airs connus et une bonne cause (et l'antiracisme n'est-il pas la meilleure de toutes ?).
L'autre hommage à mademoiselle Baker, celui que Savary rendra sur la scène de l'Opéra Comique avec une revue intitulée Looking for / A la recherche de Joséphine à partir du 23 novembre prochain, semble répondre à la même logique. Il suffit de lire le texte de présentation de ce "spectacle musical" sur le site de l'Opéra Comique pour s'en convaincre: la carrière de Joséphine Baker est entièrement envisagée à travers le prisme de la question noire, de l'exposition de tribus noires en 1932 au Jardin des Plantes, à la situation des grands jazzmen américains, qui n'avaient pas le droit de se mêler aux Blancs qu'ils divertissaient pourtant dans les clubs de New York ou d'ailleurs - ce qui a le mérite de la précision (surtout par rapport aux platitudes de Bruno Fontaine) et, d'une certaine manière, de la pertinence. Car beaucoup d'aspects de la carrière de Joséphine Baker, plusieurs de ses chansons même ("Si j'étais blanche", par exemple), ne peuvent se comprendre que par rapport à une problématique raciale. Mais le reste ? Mais le tout ? La figure mystérieuse à la recherche de laquelle on prétend se lancer, réside-t-elle tout entière dans son statut de femme noire ? Le dispositif dramaturgique imaginé par Savary (un producteur de spectacle, unique Blanc d'une "troupe entièrement composée de musiciens et danseurs noirs", cherchant "dans les ruines de la Nouvelle-Orléans dévastée par l'ouragan Katrina, une danseuse noire pour incarner Joséphine Baker dans un revival parisien de La Revue Nègre", nous soulignons) fait craindre que l'hommage à l'artiste de music-hall ne se transforme en un énième phagocytage politique... et il y a malheureusement peu de chances que la mise en scène de Savary, qui s'essaye pourtant à la revue depuis longtemps, puisse alléger le lourd discours que l'on pressent, si l'on en juge par la dernière de ses néo-revues que nous avons eu le courage d'aller voir (La Belle et la toute petite bête, catastrophique à tous égards).
Mistinguett l'irascible, elle, dont on fête cette année le cinquantenaire de la mort, a la chance de ne pas être captive de la couleur de sa peau, et la malchance corrélative de ne pouvoir séduire facilement une époque myope qui n'aime rien tant que les victimes au grand coeur - ce qu'avec la meilleure volonté du monde on ne saurait voir en elle, qui n'acceptait pas par exemple que sa cadette noire utilisât sa loge du Casino de Paris... Alors quel hommage pourra-t-on bien lui rendre ? Sa ville natale, Enghien-les-Bains, a élaboré un programme très fourni (Planète Mistinguett, du 14 octobre au 2 décembre 2006) qui, là encore, laisse perplexe - pas dans sa partie patrimoniale ou documentaire, qui s'annonce au contraire passionnante, puisque l'on aura l'occasion par exemple de voir de nombreux films rares (sur ou avec Mistinguett, comme Rigolboche de Christian Jaque, 1936, ou plusieurs courts métrages des années 10), mais dans sa partie "spectacle vivant" pour utiliser l'affreuse langue de l'époque: Roger Louret, qui a déjà commis Les années twist, Les z'années zazous et autres horreurs, pour rallumer la flamme de la revue ? La très pâle, pour ne pas dire la très dépourvue de chien Enzo Enzo, pour faire vivre les chansons de la Miss ? Sans même compter l'obligatoire "création multimédia", Remix/Tinguett, pour initier à la fois les jeunes gens et les dames modernes de la ville d'Enghien-les-Bains aux plaisirs suspects, forcément suspects de l'ancien, du vieux, sans doute même du réactionnaire... (pour le plaisir, quelques phrases issues de la plaquette de présentation: "Le centre des arts propose un voyage expérimental et interactif organisé autour d’un dispositif multi-écrans. Remix/Tinguett, articulé autour d’une sélection de chansons interprétées à l’origine par Mistinguett, met en présence un concept musical de re-lecture de ce patrimoine de «standards» non américains avec une mise en scène utilisant des dispositifs audiovisuels numériques.")
Mais qu'aurions-nous fait, nous, à la place des directeurs de salle et des "animateurs culturels", pour rendre hommage à Mistinguett et Joséphine Baker ? Eh bien nous aurions sans doute commencé par chercher des interprètes faisant leur travail d'interprète, c'est-à-dire sachant lire, écouter, s'imprégner, choisir, pour faire vivre et transmettre une chanson, un air, une époque, un répertoire, un art. Certes ils sont rares, aujourd'hui, ceux qui s'intéressent aux chansons de Mistinguett ou de Baker; on préfère re-lire Michel Berger ou Serge Gainsbourg, tellement plus proches de nous que ces figures lointaines, tellement plus familiers que le music-hall lui-même, qui nous semble presque aussi incompréhensible que la tragédie grecque (laquelle a bénéficié d'une transmission scolaire et de quelques grands interprètes, justement). Pourtant il existe encore quelques passeurs de Miss et de Joséphine, qui sont capables de nous faire comprendre, aimer, adorer même ces idoles lointaines, en en restituant l'esprit, chacun à sa manière, dans la distance acceptée: Lou Saintagne (très fin "Avez-vous vu Hubert ?", en concert), Marie France (merveilleux "La couleur des yeux", en concert ou sur son dernier disque), Christiane Legrand (magistral "Mon homme", ci-joint), ou Marie Möör (sublimes "En douce" et "Il m'a vue nue" sur son album (Aigre douce)... De leur paradis de plumes, ou de leur enfer de strass, les reines du music-hall les remercient.

 



Christiane Legrand

"Mon homme"

(Albert Willemetz-Jacques Charles / Maurice Yvain)

CD Columbia COL 475923 2

"Mon homme" a été créé par Mistinguett pour la revue Paris qui Jazz en 1920. Le morceau est devenu depuis un standard interprété par à peu près tout ce que le monde compte de chanteuses de jazz, de cabaret, de piano-bar, de rue ou de plateau de télé: Diana Ross, Billie Holiday, Patachou, Patricia Kaas... la liste est longue, mais rares sont celles qui ont vraiment su laisser leur empreinte, tant l'ombre de Mistinguett sur cette chanson est grande: Arletty y parvint bien sûr dans son célèbre enregistrement. Et Christiane Legrand, dans un disque merveilleux passé inaperçu en 1994. Très loin de l'univers gouailleur de ses glorieuses aînées, la version de celle qui fut la voix de la Fée des Lilas (Peau d'âne), impose dans les couplets un dramatisme d'une beauté et d'une force stupéfiantes, que le refrain presque caricaturalement jazzy, s'amuse à contrebalancer: c'est très exactement l'ambivalence de la main qui, en un même mouvement, peut caresser et frapper...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     
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