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L'éditorial de mars et d'avril 2008
La surprise de mars et d'avril 2008
     
C'est une petite chanson, un peu perdue entre la grandiloquence hallucinante d'un appel à la "Résistance" ("Hissons haut le drapeau / Main dans la main nous allons revenir"...) contre "le grand marionnettiste" qui "égorge la liberté" et met "la France aux fers" (non, pas Hitler, ni Pétain, mais Nicolas Sarkozy), et le grand déballage sentimental habituel ("Parce que tu m'as donné vingt ans / De plus à vivre cette nuit / J'ai dans le ventre un diamant / Je me sens belle aujourd'hui"...) : "Je ne te reconnais plus" semble l'une des plus anodines chansons du dernier album de Cali, et si Olivia Ruiz n'avait pas accepté d'en chanter le refrain, elle aurait sans doute été complètement écrasée par le poids de l'hystérie politique ou de l'obscénité des autres. Et pourtant, qu'elle est intéressante, cette chanson, qu'elle s'articule bien à la "pensée" de Cali, le chanteur qui "écrit avec ses tripes" et défend ses oeuvres sur les plateaux de télévision en montant sur les fauteuils pour hurler sa révolte... "Je ne te reconnais plus" se présente en effet comme la salutaire dénonciation (ajout contemporain au Dictionnaire des idées reçues de Flaubert : "Dénonciation : toujours salutaire") de la chirurgie esthétique et des régimes : "Je ne te reconnais plus / Ton allure et tes faux seins / Quand tu descends notre rue [...] Iras-tu vomir à la fin du repas / Juste pour garder ta ligne, dis moi / As-tu honte aussi de moi ?" Une critique de la tyrannie de l'apparence donc, une de plus, qui fait d'ailleurs regretter la célèbre chanson de Dalida, "Viva la pappa", au thème similaire mais au traitement opposé. L'époque de Yolande Gigliotti avait moins la manie de la dénonciation, ou croyait davantage à la vertu de la dérision et surtout de la dialectique, puisque dans "Viva la pappa", Dalida critiquait le régime, appelait même les femmes à se révolter contre lui ("Pour conserver la ligne je me mets au régime / Je dîne d'une endive et d'un petit biscuit [...] Toutes les filles d'Eve devraient faire la grève / Que l'étendard se lève de la révolution / Car c'est trop bête en somme à l'époque où nous sommes / De devoir pour les hommes mourir d'inanition"), tout en continuant de le pratiquer, la chanson servant même d'une certaine manière d'exutoire permettant à la jeune femme d'exprimer son regret de plaisirs dont elle acceptait finalement l'interdiction ("[...] pendant des heures entières / Je rêve de soupières pleines de spaghetti / Viva la pa pappa pappa / Col po popo popo modoooro")... Et si malgré tout l'on préfère à ce type d'autoportrait dialectique le manichéen portrait à charge, l'attaque frontale au sourire moqueur et bienveillant, qu'au moins le style donne au réquisitoire une légitimité esthétique, comme dans le "Pétasse blues" de Romain Didier, bien plus violent certes, mais surtout bien mieux écrit que les pauvres couplets de Cali : "Elle se regarde dans son miroir / Y'a guère que là qu'elle réfléchisse / A tout hasard elle broie du noir / Des fois qu'le noir ça la mincisse".
Cependant la chanson de Cali inscrit la critique des canons corporels dans la problématique bien plus vaste de l'ascension sociale, puisque la volonté de minceur et le désir d'avoir de gros seins ne sont que les signes les plus visibles du changement de classe sociale opéré par celle que le chanteur "ne reconnait plus", du fait même de cette ascension : "Tu écoutes du jazz maintenant / Juste pour être acceptée / Dans ce genre de soirées / Je ne te reconnais plus / Tu as même changé la façon / De tenir ta cigarette / Ton père était un maçon / Ta mère continue ses ménages / Leur as-tu caché ça aussi ?" Voilà le vrai tue-l'amour, la vraie honte, le vrai scandale, ce qui dégoûte aujourd'hui Cali comme hier madame Jourdain : non pas tant que la femme qu'il aime cherche à se conformer aux images des magazines, mais qu'elle trahisse son origine sociale en rêvant de se faire accepter par une classe supérieure, exactement comme le bon bourgeois Jourdain voulait se faire gentilhomme. Et Cali de regretter le bon temps où son amie était elle-même, c'est-à-dire non pas naturelle, car le naturel n'existe pas, mais en accord avec la norme de sa classe sociale d'origine : "J'ai le souvenir de cette fille [...] Un peu gauche et qui insultait / Le monde entier quand elle avait trop bu". Rester à sa place, être à jamais ce que l'on a été, c'est-à-dire une fille de femme de ménage et une pocharde, agir en conséquence sans chercher à connaître autre chose, le jazz par exemple, ou la musique, ou la peinture, ou le thé au lieu du rouge, ou le silence au lieu de l'insulte, ou même l'argent (horreur !) et ce qu'il peut permettre d'accomplir... Ne pas bouger, subir son héritage, le chérir même, car il est mon sang, mon lait, mon air, de la naissance à la mort, et que toute velléité de m'en écarter, de l'oublier, de le renier même, serait considérée comme ridicule ou pathétique. Et d'abord qui suis-je pour oser refaire ce que Dieu et mes parents firent (mes seins plats), pour prétendre améliorer la langue que mon quartier a mise dans ma bouche, pour croire que je peux impunément changer d'aire et tenter de me faire accepter un peu plus haut sur la colline, là où l'herbe me semble un peu plus verte, et plus grasse, et plus goûteuse ? Une impudente ridicule, aux yeux des habitants de l'aire supérieure. Une traîtresse méprisante, pour les miens. Une orgueilleuse impie, selon Dieu. Comme c'est drôle ! Cali-le-rebelle d'accord avec les gentilshommes de la cour du grand Louis, qui ont tant ri de la naïveté et des maladresses de ce Jourdain qui voulait apprendre à leur ressembler, et prônant avec eux l'ancien et "bonsensuel" air du "Chacun chez soi". Reprends la bouteille, l'insulte et les aigreurs, reprends la posture de la révolte, oublie les autres mondes, rentre à la niche, et je te reprendrai, semble dire le chanteur à celle qu'il a aimée. Qu'il nous soit permis, plutôt, de lui donner ce conseil : continuez de tracer votre route, mademoiselle, d'inventer vos manières, de façonner votre corps (mais ne vous faites pas vomir, tout de même, c'est inutile et dangereux : "l'endive et le petit biscuit" suffiront), d'éduquer votre oreille, laissez rire les fats, laissez aboyer les vrais conformistes, et les soirs de tristesse, versez une larme pour monsieur Jourdain, ce héros incompris et malhabile.




Marie France

"Parlez-moi d'amour"

(Jean Lenoir)

Extrait de l'émission Carnets nomades de Colette Fellous, France Culture 2003

 

En 2003, interrogée à la radio par Colette Fellous au sujet de sa toute première chanson, "Parlez-moi d'amour", celle qu'elle chanta pour ses débuts à l'Alcazar, Marie France se lance a capella dans une interprétation d'une beauté simplement renversante : si près du micro, elle semble chanter comme on glisse un secret à l'oreille d'un ami, et avec une grâce, une élégance, une fragilité et une profondeur de sentiment rarissimes. (Et n'est-ce pas le plus beau "cependant" de toute l'histoire de la chanson française ?) Voilà une pierre précieuse qui dort dans les caves de la Maison de Radio France, et que lalalala offre à l'occasion de la publication de son long entretien.

 

 

 

 

     
     
     
     
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