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L'éditorial de juin 2006
 
 La surprise de juin 2006
     

On feuillette le numéro d'été d'une célèbre revue consacrée à la chanson, on regarde un mur d'affiches au coin d'une rue, on se promène dans les rayons "Variété française"" de la FNAC... Et partout la même affectation du naturel, la même vénération de la sincérité, la même fascination pour le simple. Partout des pochettes qui tutoient, des photographies vraies, de beaux discours profonds que l'on récite comme des antiennes. Ici c'est un long éditorial intitulé, comme il se doit, "Vrai ! Vrai ! Vrai !", où l'on accorde à Jean-Jacques Goldman le titre d'artiste (sic) "le plus respectable" de ces trente dernières années, non pas sur la foi de son (plus qu')éventuel talent, mais "pour son authenticité, son humilité et sa secrète solidarité", où l'on s'emporte aussi un peu plus loin contre ceux qui "ne se mouillent jamais dans les débats citoyens" (suit un inventaire de bonnes causes qui va de "la question des banlieues" au "drame de la déforestation" en passant par "la disparition des espèces animales"... Tiens, c'est vrai: ce méchant de Trenet n'a rien écrit sur le colobe roux de Zanzibar - d'ailleurs, il n'était pas un peu de droite, Trenet ?) Là c'est le visage en gros plan d'un chanteur en sweet-shirt dont chaque détail, le cadre, l'éclairage et jusqu'au traitement Photoshop, crie la pseudo sincérité (regard frontal qui "donne tout", léger sourire de compassion ou, variante citoyenne pour ceux-qui-abordent-la-question-des-banlieues, lèvres serrées et mou accusatrice, et puis les rides (ou toute autre marque de "vraie vie"), qu'il ne faut effacer que partiellement, afin de donner une preuve supplémentaire d'appartenance et de sympathie ("Tu vois, cher acheteur, je suis comme toi, je vieillis (et je m'habille chez Go Sport)"). Inutile de préciser que c'est de la pochette du dernier album d'Enrico Macias (La Vie populaire...) que nous parlons, ainsi que de l'éditorial du numéro 56 de la revue Chorus (signé Fred Hidalgo), car cela aurait tout aussi bien pu être n'importe qui, vous ou moi, tant ces discours sont devenus substrat commun, bruit de fond, évidence - invisible troupe d'occupation des esprits qui emprunte nos gosiers pour parler à notre place.
Pas de mise en scène donc, si ce n'est la mise en scène de l'absence de mise en scène, pas de distance, pas de mensonge, pas de faux, pas de toc. Et surtout pas de strass ! Aucune plume, aucune paillette ! D'ailleurs plus personne aujourd'hui ne croque de diamant - qui aurait en 2006 seulement l'idée qu'on le pût, et qu'on pût en faire une chanson, encore ? Que vaut, en effet, la jouissance non-signifiante d'une phrase comme "J'aime quand ça crisse sous la dent", en regard de la "profondeur" concernée et sur-signifiante d'un "Y a comme un goût de beuh dans l'oxygène que l'on respire" ("La boulette", de... Diam's) ? Le strass est mort, et un certain état de la civilisation a sombré avec lui: triste état typiquement décadent pour certains, des moralistes qui auraient tort cependant de se réjouir de son remplacement par l'empire du pseudo naturel, bien plus pernicieux que le truc en plumes - ou état d'extrême politesse pour d'autres, esprits lucides qui n'ont pas oublié qu'il n'y a pas d'art (même mineur) sans rideau rouge, sans secret et sans mensonge.
Quel Bossuet écrira une "Plainte sur la disparition du strass" ? Ou bien écrirait-il plutôt aujourd'hui un libelle citoyen sur le réchauffement artificiel de la planète ? Après tout, on a tant répété que Mozart aujourd'hui ferait du rap... Ou du rock, ou de la techno... ou du macramé. Car qu'importe l'art du moment qu'on est authentique, humble et solidaire ?

 



Arielle Dombasle

"Je n'sais pas avec qui ?"

(Eric Rohmer/Ronan Girre)

Bande originale du film de Eric Rohmer
Le Beau mariage
LP RCA PL 37665
1982


Bien avant l'affreusement cheap Haendel techno, Arielle Dombasle fut, au tout début des année 80, le temps d'une chanson, à la proue de ce que l'on n'appelait pas encore la pop synthétique. "Je n'sais pas avec qui ?", qu'elle chante sur la bande originale du film de Rohmer Le Beau mariage, est un joyau inconnu composé par Ronan Girre (qui a dû beaucoup écouter Jacno et Kraftwerk), écrit par Rohmer (qui résume tout son film en quelques phrases), et surtout interprété par une Arielle Dombasle qui, aux antipodes du chant désincarné, distant, d'une Elli Medeiros à la même époque, minaude avec génie. C'est précisément ce contraste entre une musique qui se veut glaciale et un chant surjoué, qui provoque la jouissance - autant, si ce n'est plus, que celui qui se trouve entre Rohmer le classique, le lettré, le mozartien, et ce morceau de pure pop moderne. Au verso de la pochette de l'album (jamais réédité, bien sûr), le cinéaste tente d'ailleurs la synthèse: "Une musique pour danser, jeune et typiquement française. La preuve est là: ce n'est pas incompatible".

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     
     
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