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L'éditorial de juillet- août 2006
 
 La surprise de juillet-août 2006
     

Gérard Mortier, directeur de l'Opéra de Paris, estime que "le théâtre a une obligation de citoyenneté: il doit raconter des choses de notre monde pour rendre ce monde plus humain." (Classica, n° 83, juin 2006). Remplacez "théâtre" par "chanson", et vous obtiendrez 70 % de la chanson française actuelle, du plus méconnu au plus célèbre de ses acteurs: Lou Saintagne, naguère extraordinaire interprète des textes très raffinés de Pierre Philippe ("La supplique de Tantale", chef d'oeuvre) ou du répertoire léger ("Avez-vous vu Hubert ?" Bayle - de Lima / Gabaroche - Simonot ), égratigne désormais Jean-Pierre Raffarin dans des chansons pseudo sociétales ("Bébert et ouam") immédiatement dépassées (Jean-Pierre qui ?). Mickey 3D a remplacé Noir Désir, cette statue du Commandeur décapitée, dans le rôle du "groupe citoyen" (sérieux, engagé, responsable) toujours prompt à défendre la cause d'un "monde plus humain"... Le clip de "La mort du peuple" est d'ailleurs tout à fait magistral à cet égard: le spectateur est regardé fixement pendant toute la durée de la vidéo par une brochette de citoyens dont les visages fermés et les mines accusatrices semblent crier: "Qu'avez-vous fait pour aider ma mère au chômage, ma soeur en fin de droits et ma voisine sans papiers ? Ne vous sentez-vous pas coupable d'avoir laissé ma cage d'escalier se détériorer ?" etc). Sans parler des Enfoirés, parangons de la moue concernée (là encore, il suffit de voir le clip du "Temps qui court" pour comprendre que le "regard citoyen", dans sa variante radicale et agressive ou sympathique et douce, est devenu l'équivalent contemporain de l'insupportable masque sulpicien et de ses sourires charitables autosatisfaits qui ont hérissé le poil de tous les hommes de coeur du XIXème siècle - même les plus profondément croyants d'entre eux.)
Le néo-gauchisme de Mortier rejoint donc le business compassionnel, la capitalisation obscène de la bonne conscience, dans la célébration béate du Citoyen. Opéra citoyen, chanson citoyenne, hypermarché citoyen... l'affreuse scie peut être déclinée à l'infini et étend son emprise à tous les domaines - c'est précisément, outre sa laideur grammaticale, ce qu'on lui reproche. Car il ne s'agit pas de contester les revendications elles-mêmes (certaines sont sans doute plus que justes), mais bien la sorte de révolution invisible qui a transformé la chanson (et l'Opéra de Paris, et...) en vecteur naturel, évident, de "messages pour un monde meilleur". Il n'y a plus d'une part la chanson engagée (dont les chefs d'oeuvre sont innombrables, et anciens) et d'autre part le reste: toute chanson est, presque par définition, par une sorte d'obligation inconsciente, qui va sans dire, une chanson pour que "le monde où nous vivons soit plus heureux" (Gérard Mortier, ibid.) Or si "Le déserteur" de Boris Vian a eu un tel impact, c'est, au-delà des conditions historiques de sa réception, parce que Vian écrivait par ailleurs surtout des chansons dégagées de toute ambition politique (chansons "drôles" ("J'suis snob") ou "poétiques" ("La rue Watt"), pour le dire très vite), mais aussi parce qu'il allait vraiment à contre-courant, sans les millions de l'Opéra de Paris ni la caution intéressée de TF1... 
Alors quoi ? Tout cela n'est pas si grave, puisqu'il suffit d'ignorer le catéchisme citoyen et de continuer, parmi les 30% de chansons restantes, à chercher les quelques pépites qui, à rebours de l'injonction de Mortier et de l'époque tout entière, délaissent le "significatif", le "signifiant" et le "vouloir dire" au profit d'une zone d'insignifiance, de solitude et de silence seule garante d'un art véritable, même mineur. Car qu'il s'agisse de "l'espèce de lavage", de "déblaiement de terrain", opéré par la variété la plus plate, la plus strictement insignifiante, et célébré par Bernard Faucon ou Marguerite Duras, ou du ravissement provoqué par une vraie chanson pop parfaite, qui plonge l'auditeur dans une sorte de suspens exalté qu'on ne peut que vouloir prolonger indéfiniment (gloire à la touche "repeat" des platines laser), ou encore qu'il s'agisse du raptus émerveillé que seuls savent produire les numéros de music-hall les plus accomplis, l'art minuscule de la chanson est un art de la rupture - temps, sens et monde suspendus pendant trois minutes de présence plus pure et plus jouissive. 

 

 

 



Elisa

"En stop"

(Elisa/G.Bonnet)

SP CBS 1220
1973

Le nouvel album d'Elisa Point est une (très belle) échappée électro-acoustique intimiste, minimaliste et confidentielle (Leçons de chagrin... Cours de joie de vivre, avec Hervé Zénouda) - à mille lieues des chansons que la jeune Elisa et son label CBS sortaient dans les années 70 sur le marché de la variété. "En stop" est sans doute la plus typique de toutes, avec son texte d'époque sur la fin de l'adolescence, les premières vacances sans les parents etc (les films de Pascal Thomas ne sont pas loin) et son merveilleux refrain de cuivres conduisant à l'acmé de la chanson, cet "En stop" chanté à pleine voix par Elisa.
Donc si vous voulez prendre quelques Leçons de chagrin..., courez acheter le disque d'Elisa Point et Hervé Zénouda. Si en revanche vous êtes d'humeur plus... estivale, s'il manque un air à votre promenade dans l'arrière-pays, si vous ne dédaignez pas le parfum un peu frelaté des marches populaires des années 70 françaises, et enfin si vous êtes fatigués des succès de Michel Delpech, vous pouvez télécharger "En stop", en attendant qu'un bon Samaritain s'occupe de publier le catalogue pré-Point d'une certaine Elisa.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     
     
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