Actualités Disques Récitals Editorial et surprise Contact
Dictionnaire Entretiens Points de vue Bibliographie et liens Accueil


 

     
L'éditorial de décembre 2009
La surprise de décembre 2009
     
"La harpiste de Goldfrapp" : quatre mots de rien dans le dossier de presse du troisième album de Nolwenn Leroy, formule déjà mille fois déclinée ("Le producteur de David Bowie", "L'ingénieur du son de Bob Dylan" etc.), et pourtant on ne peut s'empêcher de répéter la chose avec stupeur. "La harpiste de Goldfrapp"... "La harpiste de Goldfrapp"... C'est donc avec ces mots que l'on tente de vendre le nouvel album d'une interprète issue de l'émission de télé-réalité Star Academy (promotion 2002)... Quel aveu, et quel champ d'étude pour ceux qui s'intéressent aux valeurs !
Il y a là d'abord plusieurs complexes entremêlés : de la musique populaire française à l'égard de sa soeur anglaise ou anglo-saxonne, de la variété face à la "pop exigeante", de l'empire du commerce (TF1, diffuseur de Star Academy, Universal, producteur des disques de Nolwenn Leroy) à l'égard des gentils indépendants — lesquels complexes expliquent bien sûr que jamais on n'a lu, et jamais on ne lira dans un dossier de presse anglo-saxon (et même français...) : "Enregistré avec le bassiste de Karen Cheryl" (si une telle chose a existé, that is)... Il y a également dans cette formule l'amour désolant que porte l'époque aux génériques : imagine-t-on Le Titien dérouler au bas de ses tableaux le nom de tous ses assistants, ces "merveilleux artistes sans qui cette toile n'aurait pas pu exister" ? La question est peut-être d'importance pour un historien de la peinture, mais pour l'amateur éclairé elle ne vaut rien. Pire, elle le distrait de son véritable travail de spectateur (comprendre, apprécier, se laisser émouvoir) en l'obnubilant avec des préoccupations de basse cuisine. Car que m'importe, à moi qui ne suis pas harpiste, ni musicien spécialisé dans la variété, ni producteur de disques, que la harpiste de Nolwenn Leroy soit Ruth Wall ? Strictement rien. Sauf... sauf si elle peut, grâce à ses collaborations antérieures, en fait grâce à son nom, apporter de la valeur "artistique" à un enregistrement qui n'en a pas suffisamment par lui-même, afin de créer, in fine, de la valeur commerciale. "La harpiste de Goldfrapp" est donc fondamentalement une monnaie d'échange, un argument de vente, une pure création de valeur qui déprécie implicitement notre pauvre Nolwenn Leroy, forcée, par dossier de presse interposé, d'exhiber ses cautions pour exister dans la sphère artistique qu'elle vise et vendre son disque au public qu'elle cherche à séduire.
Car, et c'est là sans doute le plus fascinant, la formule met au jour de façon éclatante le changement de cible de l'interprète : ce ne sont plus les spectateurs de la Star Academy de TF1 que l'on veut atteindre (connaissent-ils seulement Goldfrapp ?), mais les journalistes de la presse crédible et leurs lecteurs (Les Inrocks, Libération etc.). Et Nolwenn Leroy d'achever avec ce troisième album, et grâce à la harpiste de Goldfrapp (mais aussi "l'arrangeur de cordes de Björk", "un ancien du fameux band danois The Raveonettes"...), sa mue, son passage du statut de chanteuse de variété commerciale, de produit TF1 à celui d'artiste — plus exactement d'artiste-tel-qu'on-l'entend-communément-aujourd'hui en vertu d'une sorte de vulgate qui étend l'empire de ses pré-jugés absolument partout, jusque dans les titres de l'album de Nolwenn Leroy, justement : "Faut-il, faut-il pas ?" (le doute, l'hésitation, "l'indécidabilité" etc.), "Parfaitement insaisissable" (l'insaisissable, "l'incatégorisable", le complexe etc.), "Textile schizophrénie" (le fou, le hors-norme, l'instable etc.), "Aucune idée" (le vide, le néant, le rien etc.)... Toutes notions qu'artistes et philosophes ont mis des siècles à rejoindre et conceptualiser mais que l'on exhibe aujourd'hui comme de purs signes de modernité et de profondeur quand un chanteur populaire veut donner des gages de sa "petite révolution artistique bien sentie" (le dossier de presse, encore).
Nolwenn Leroy affichant "la harpiste de Goldfrapp", c'est donc le signe que l'âge de l'innocence et de la bêtise, de l'inconscience et du premier degré, est définitivement aboli. Que le regard plein, le chant pétri de certitudes, cette affirmation de soi totalement naturelle, qu'une Sheila chantant ses fadaises édifiantes a su personnifier mieux qu'aucune autre, sont désormais impossibles, sauf à titre de moquerie second degré, justement. Notez qu'on ne les regrette pas elles-mêmes, ces scies hurlées avec la foi butée du charbonnier. Mais leur existence était la condition, précisément, de la possibilité d'autre chose, d'un ailleurs, d'un dehors, que certains, plus téméraires, plus fins, plus complexes, pouvaient aller défricher. Autrement dit, pour qu'il y ait du doute, il faut qu'il y ait aussi des certitudes, et pas seulement celle du doute généralisé. Pour que Catherine Sauvage puisse respirer, il lui faut paradoxalement Tino Rossi et Sheila. Car maintenant que Doute, Critique et Déconstruction sont des vérités premières que plus personne ne met en doute, que le moindre des collégiens doit en toute situation démystifier ou jouer au plus fin, que le deleuzisme de Libération a colonisé tous les esprits, maintenant que les candidats d'un télé-crochet eux-mêmes se transforment en "gens qui doutent" dès la porte du studio de télévision fermée, que jusqu'au coeur des variétés le moderne soupçon s'est immiscé — maintenant, en définitive, que plus personne ne s'en laisse conter, chacun traîne son petit sourire en coin tristement dans la lande atroce de la certitude la plus totalitaire, la plus fondamentalement bête qui soit, puisqu'elle a digéré son Autre — le doute — en le glorifiant. Alors si par chance vous êtes encore capable de l'autre bêtise, la candide, la naïve, l'inoffensive, n'oubliez pas le merveilleux "Petit papa Noël" de Tino Rossi (version de 1946, avec la harpiste de Boulez).




Brigitte Bardot

"Sidonie"

(Charles Cros / Jean-Max Rivière / Yanis Spanos)

Disque souple, Sonorama, n°29, Avril 1961

Brigitte Bardot tourne Vie privée de Louis Malle entre juin et août 1961. Dans une scène elle y interprète en s'accompagnant à la guitare des extraits d'un poème de Charles Cros intitulé "Triolets fantaisistes" et renommé pour l'occasion "Sidonie" ; la musique est composée par Jean-Max Rivière et Yanis Spanos. Fin janvier 1962, alors que le long métrage sort sur les écrans français, elle enregistre pour la bande originale du film la version intégrale de "Sidonie" en studio sous la direction orchestrale de Paul Mauriat : c'est cette version, publiée une première fois en février de la même année sur un EP Barclay puis mille fois rééditée, qui est la plus célèbre et qui passe pour le tout premier enregistrement de Bardot. A tort, car trois mois avant le tournage du film de Louis Malle, Bardot donnait au magazine sonore Sonorama (n° 29, avril 1961) un entretien sur les hommes suivi de "Sidonie", qui constitue donc à la fois le tout premier enregistrement de Bardot et la première version du chef-d'oeuvre de Charles Cros et Rivière / Spanos : comme l'affirme l'accroche de Sonorama, "Et pour la première fois elle chante"... Objectivement d'ailleurs cela s'entend (notes tenues peu assurées), mais ce qui crève les oreilles surtout dans cette minute de musique qui est sans doute pour Bardot seulement une répétition parmi d'autres dans la perspective du tournage du film, c'est que tout soit déjà parfaitement en place : le placement de la voix, le chant, l'articulation et le répertoire (ou ce que l'on appelle aujourd'hui "l'univers"). En un mot, cette version certes tronquée et dépourvue du très bel orchestre de Paul Mauriat, fait éclater, par son alliance d'amateurisme et de perfection, d'indolence et de précision, de candeur et d'intelligence, le génie de l'interprète Bardot et le miracle de sa rencontre avec un poème de Charles Cros.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     
     
     
     
L'éditorial et la surprise de mars 2006    
L'éditorial et la surprise d'avril 2006    
Léditorial et la surprise de mai 2006    
L'éditorial et la surprise de juin 2006    
L'éditorial et la surprise de juillet-août 2006    
L'éditorial et la surprise de septembre 2006    
L'éditorial et la surprise d'octobre 2006    
L'éditorial et la surprise de décembre 2006    
L'éditorial et la surprise de janvier 2007    
L'éditorial et la surprise de février 2007    
L'éditorial et la surprise de mars 2007    
L'éditorial et la surprise d'avril 2007    
L'éditorial et la surprise de mai-juin 2007    
L'éditorial et la surprise de juillet-août 2007    
L'éditorial et la surprise de septembre 2007    
L'éditorial et la surprise d'octobre 2007    
L'éditorial et la surprise de décembre 2007    
L'éditorial et la surprise de janvier-février 2008    
L'éditorial et la surprise de mars et d'avril 2008    
L'éditorial et la surprise de mai et juin 2008    
L'éditorial et la surprise de juillet et août 2008    
L'éditorial et la surprise de septembre et octobre 2008    
L'éditorial et la surprise de novembre et décembre 2008    

L'éditorial et la surprise de janvier et février 2009

   

L'éditorial et la surprise de mars et avril 2009

   

L'éditorial et la surprise de juillet et août 2009