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L'éditorial d'avril 2006
 
 La surprise d'avril 2006
     

Tout le XIXème siècle dans un roman de Balzac (truisme), tout l'esprit de notre temps dans un tube de Raphaël (approximation): "Et dans 150 ans" est une chanson miroir, si fidèle au reflet que notre époque veut donner d'elle-même, tellement "en phase" avec ce qui est dans l'air, qui va sans dire et relie tacitement des millions de Français, que l'on n'est pas surpris par son succès, bien au contraire.
D'abord la chanson semble reprendre le thème de la danse au-dessus du volcan: puisque tout meurt, tout disparaît, tout est voué à l'oubli, il ne reste qu'à sourire: c'est l'injonction simple du refrain: "Alors souris". On croit tenir alors une nouvelle variation sur la sagesse et l'élégance de ceux qui, conscients du malheur, décident de le narguer d'une joie lucide et légère, plutôt que de s'y vautrer: c'est le fameux "Souris puisque c'est grave" d'Alain Chamfort et Jacques Duvall, pour nommer une référence dans le domaine de la chanson. Cependant la musique, les mines et le ton larmoyants de Raphaël nous détrompent assez rapidement: le sourire forcé n'est pas une élégance mais un rictus ironique et désespéré. La chanson ne cherche pas à nous faire oublier le malheur (tout en nous rappelant sa toute puissance), mais seulement à nous "conscientiser" (néologisme affreux pour travers détestable), à nous redire une fois de plus que le monde est rempli de méchants: les marchands d'armes, les "types qui votent les lois là bas au gouvernement", les "salaud[s] de chasseur[s] qui descend[ent] la colombe" et les mauvais riches (pléonasme ?) qui abandonnent les "vallées du tiers monde" à leur triste sort... Bref, une protest song, mais sans argument, sans pensée, sans colonne vertébrale (et sans style, ce qui est bien le pire): juste des images de JT mal digérées, des mots et des symboles qui ont traîné partout, et un ton de dénonciation autosatisfaite... Et surtout, une protest song sans autre finalité que l'autarcie du couple. Car si Raphaël dénonce l'éloignement du pouvoir politique, ce n'est pas pour "fédérer", demander, revendiquer (une "politique de proximité", par exemple, pour utiliser les formules les plus figées): râler n'est pas agir, et ces mines de mécontentement perpétuel, de dégoût automatique ne sont, au mieux, qu'un (bruit de) fond propre à mettre en évidence la vraie valeur, l'unique, la dernière, la seule, le mantra, l'alpha et l'oméga: l'amour ("Mon amour, mon amour, j'aurai le mal de toi"), le bel amour d'un garçon et d'une fille dans un monde pourri par les affreux chasseurs de colombes...
Evidemment, on regarderait avec moins de tristesse toute une époque, toute une jeunesse, toute une chanson se vautrer dans ce type de discours si l'époque, justement, et la chanson secrétaient elles-mêmes un antidote. Autrement dit, si, face au succès de "Et dans 150 ans", nous avions une Denise Benoit pour balayer d'un clin d'oeil (dans la voix) ce catéchisme simpliste, pesant et mièvre:


Je ne dessinerai pas l'homme et son agonie
L'enfant des premiers pas qui gèle dans son nid
Je ne parlerai pas du soldat qui a peur
D'échanger une jambe contre un croix d'honneur
Du viellard rejeté aux poubelles de la fin
Je n'en parlerai pas, mieux vaut ce p'tit refrain

Le chat de la voisine qui mange la bonne cuisine
Et fait ses gros ronrons sur un bel édredon don don
Le chat de la voisine qui se met plein les babines
De poulet de foie gras et ne chasse pas les rats
Miaou miaou qu'il est touchant le chant du chat
Ron ron et vive le chat et vive le chat

Je ne serai pas l'empêcheur de déjeuner en rond
A louanger la sueur qui brûle sur les fronts
Je ne parlerai pas de l'ouvrier qui pleure
La perte de ses doigts morts au champ du labeur
De la jeune fille fanée avant d'avoir aimé
Je n'en parlerai pas, il vaut mieux glorifier

Le chat de la voisine qui mange la bonne cuisine
et fait ses gros ronrons sur un bel édredon don don...

("Le chat de la voisine" (Lagary/Ph. Gérard), avec François Rauber et son orchestre, EP Fontana 460.625 ME, 1959)


Et dans cent cinquante ans, se souviendra-t-on de la chanson de Raphaël ? Peut-être, à titre de témoignage, pour informer, savoir, comprendre l'air d'un temps lointain. Quant à celle de Denise Benoit, on ne l'écoute plus aujourd'hui, moins de cinquante ans après sa création, alors en 2156... Cependant, si, par un enchaînement de hasards invraisemblable, un excentrique, un original ou un fou du XXII ème siècle passait quelques journées de printemps à écouter "Le chat de la voisine", ce serait sans doute pour y trouver, bien au-delà de la seule couleur d'époque (pourtant très réelle, et très appréciable), une récusation malicieuse et magistrale de l'esprit de sérieux, et un viatique. Car quoi de plus efficace pour échapper à la lourdeur étouffante du Sens et du Discours, au "Vouloir-dire" incessant, à la Dénonciation perpétuelle, que le ronronron, le dondondon et le miaoumiaou ? Le lalalala, peut-être...

 



Corinne Marchand
avec Bernard Gérard et son orchestre

"Ma robe de laine"

(Jean-Pierre et Nathalie)

EP Philips 437.440 BE

 

Philips n'a jamais pris la peine de rééditer cette chanson (ni aucune de Corinne Marchand d'ailleurs); et l'inoubliable interprète de Cléo de 5 à 7 ne semble pas, elle non plus, convaincue de l'intérêt de sa carrière de chanteuse. Et pourtant, en une minute et quarante-sept secondes, Corinne Marchand fait d'une bluette sur un amour d'enfance ("Je n'avais à peine / Que quinze ou seize ans..."), un pur moment de grâce légère, où la joie et la fraîcheur tiennent en respect la nostalgie et le regret. 

     
     
L'éditorial et la surprise de mars 2006