Brigitte Fontaine    
  Libido (2006)
 
 
 
   
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Les deux derniers albums que Brigitte Fontaine a enregistrés pour Virgin ont laissé le goût amer de la mauvaise contrainte, comme si les exigences de la maison de disques étaient devenues envahissantes, et finalement contre-productives : reprises opportunistes et inutiles ("Le nougat" avec Mouss et Hakim, du groupe Zebda, par exemple), collaborations vaines, terriblement artificielles, avec des noms (Sonic Youth, M, Noir Désir, Ginger Ale, DJ Yass, Gotan Project...), censés transformer la dame aux textes difficiles en "vieille jeune" toujours à l'affût, à la pointe, toujours moderne, comme il se doit. En revanche Polydor, son nouveau label, semble avoir laissé la plus grande liberté à Brigitte Fontaine pour ce premier disque commun, Libido : pas de reprise, pas de coup, pas d'invité à la mode (seulement M, qui fait désormais partie de la famille, et Jean-Claude Vannier, qui accompagnait déjà Brigitte Fontaine en 1968 pour son premier album publié par Saravah). Pas de gros rock démonstratif, ni de "tango électro", ni de pseudo reggae pour se donner l'illusion que l'on va toucher un public jeune : du point de vue des arrangements aussi, Brigitte Fontaine et Areski semblent non seulement avoir eu quartier libre, mais carte blanche. Leur splendeur est d'ailleurs ce qui frappe d'abord à l'écoute de l'album : cordes omniprésentes, clavecin, orgue, piano, Rhodes, guitares délicates... forment de fascinants paysages sonores, à la fois classiques et baroques, qui s'accordent parfaitement aux textes d'une Brigitte Fontaine qui, en matière de mots, ne s'est rien refusé non plus. Longues énumérations répétitives ("La viande"), sainte pornographie ("Cul béni"), interminables descriptions (des pièces du "Château intérieur" ou des fonds marins de "La nacre et le porphyre")... Tout n'est qu'"azur sans idole", "jardin des délices", "fourreaux de mandarines", "rubis, diamants et opales [qui] flambent aux plis du satin", "grands divans de moka", "monstres splendides [et] inimaginables", "brûlantes lueurs mordorées niagaras", "opéras [qui] résonnent"... Tout est sacrifié sur l'autel de la rime, de l'abondance et de la bizarrerie lexicales, et lorsqu'un auteur se paie de mots, que peut-il rester au lecteur (ou à l'auditeur), sinon des mots, seulement des mots, de pauvres mots riches et insignifiants, comme dans ces très faibles couplets, qui rappellent le Gainsbourg le plus paresseux : "Mister Mystère / Mange du verre / D'un air austère / Mister Mystère / Dans son repaire / Prend des clystères / Mister Mystère / Fout les crémières / Et les chimères / Mister Mystère / Tu gardes ton mystère / Mister" ("Mister Mystère", très belle musique de M, néanmoins) ? Jamais Brigitte Fontaine n'avait été aussi complaisante, toujours elle avait su contrebalancer ce tropisme décoratif par un art du portrait éblouissant ("Ali", sur l'album Les Palaces), un art du récit jouissif ("Le nougat", bien sûr), un art du trait précis et jubilatoire, ou encore un sens du non sense très rare dans la chanson française. C'est d'ailleurs dans ces domaines-là qu'il faut aller chercher les seules véritables réussites de Libido, au rang desquelles "Les babas", amusante charge contre les hippies ("Elle docile et muette / Tricotait des pulls arides / En avalant comme on tête / L'acide et la mescaline / Les lieux grouillaient de prophètes / D'étrons, d'encens nauséeux / Vraiment ils étaient trop bêtes / Poux se prenant pour des dieux"). Mais surtout "Elvire", très beau portrait d'une "Tribade de douze ans" qui "lèche les fruits / Rouges de ses aman- / -tes quand tombe la nuit", et dont les enluminures mêmes, loin d'être gratuites, servent le propos de la chanson, comme ce refrain puéril et un peu ridicule, qui souligne le décalage entre la science saphique de la fille et son jeune âge : "Château bateau / Coulis ruisseaux / Château gateau / Glace au coco" (en outre merveilleuse utilisation de la guitare électrique, dont les stridences éparses soulignent, elles aussi, le décalage, et magistral discours du piano, qui passe des arpèges tristes des couplets au sautillement enfantin du refrain). Ou encore "Ex paradis", variation sur un "amour à mort" à la fois simple et ambiguë, qui a inspiré à Areski sa plus belle composition de l'album - d'ailleurs son inspiration mélodique semble un peu en retrait sur ce disque, comme si l'abondance et la richesse (en l'occurrence des arrangements) signalaient, pour lui également, un certain tarissement, dont "Noces", le dernier titre, est un bon exemple : Brigitte Fontaine a beau convoquer Rimbaud ("Elle est retrouvée / La liberté"), son ode à la synthèse ("Dedans et dehors / Se fondent sans peur / La vie et la mort / Baisent dans les coeurs") ne touche pas, malgré, ou plutôt à cause de sa joliesse un peu vaine d'arabesque. Libido ? Une volute, une frise, une rosace... ou le portail ouvragé d'un château un peu trop extérieur...

   
       
  Jérôme Reybaud, octobre 2006    
       
  1 Château intérieur (Brigitte Fontaine / Areski Belkacem)
2 La Metro (Brigitte Fontaine / Areski Belkacem)
3 Cul béni (Brigitte Fontaine / Areski Belkacem)
4 Elvire (Brigitte Fontaine / Areski Belkacem)
5 La nacre et le porphyre (Brigitte Fontaine / Areski Belkacem)
6 Barbe à Papa (Brigitte Fontaine / Jean-Claude Vannier)
7 Mendelssohn (Brigitte Fontaine / Jean-Claude Vannier)
8 Les babas (Brigitte Fontaine / Areski Belkacem)
9 Ex paradis (Brigitte Fontaine / Areski Belkacem)
10 La viande (Brigitte Fontaine / Areski Belkacem)
11 Mister Mystère (Brigitte Fontaine / M)
12 Noces (Brigitte Fontaine / Areski Belkacem)
   
       
  Réalisation : Areski Belkacem, sauf 7 (Jean-Claude Vannier) et 11 (M)    
  Pochette : Cabine.CO.UK    
  CD Polydor 984 322 8