Libération et la chanson, ce douloureux problème    
   
Points de vue
  Par Jérôme Reybaud
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  Avril 2006
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Le numéro hors-série Chanson française 1973-2006 que le quotidien Libération publie ce mois-ci est moins une étude (même éparse) sur trente ans de chanson française qu'un nouvel exercice d'auto-célébration béate: le micro-mythe Pacadis est une fois de plus convoqué, l'éditorial de Sibylle Vincendon et l'interview finale d'Emmanuel de Buretel brodent autour de la place éminente du quotidien dans la chanson française, les petits chapeaux qui introduisent la republication des articles sont très souvent l'occasion de souligner le "talent de défricheur" de Libération: "Article de présentation [de Raphaël] cinq ans avant le carton de Caravane et les Victoires de la musique qui s'ensuivent", sans parler des scans des titres ou des unes, minuscules pâtures pour les fétichistes de Libé...
Cependant, ne nous plaignons pas: ce hors-série complaisant est une excellente occasion d'avoir une vue d'ensemble des goûts du quotidien, de ses partis pris esthétiques, de ses choix - lesquels sont d'ailleurs souvent affirmés avec une force tout à fait réjouissante, et finalement assez rare dans le domaine de la chanson, où amour, haine et hiérarchie sont presque toujours interdits (syndrome Chorus, revue qui porte bien mal son sous-titre de "Cahiers de la chanson", tant sa tiédeur consensuelle est éloignée des partis tranchés des Cahiers du cinéma, toutes époques confondues): ici c'est Renaud qu'on assassine ("Si Renaud Séchan est si déplorable, ce n'est pas parce qu'il joue au rouge, ni parce qu'il est esthétiquement trois fois nul et non avenu (auteur-compositeur-interprète), c'est parce qu'il est faux comme les blés (qu'il ramasse): de la pointe des cheveux à celle des santiags, en passant par "l'accent"", chapeau de l'article des 1er et 2 mars 1986); là c'est une parfaite inconnue que l'on projette en une (Marie Möör occupant plus de la moitié de la couverture du numéro des 24 et 25 décembre 1988)... D'où quelques guerres picrocholines que Libération 2006 affiche fièrement, comme des trophées un peu pathétiques: "Regardez comme nous avons bien détesté Jean-Jacques Goldman, comme nous nous sommes bien moqués de Lalanne etc". D'où surtout un certain nombre d'empereurs indétrônables, dont Libération se targue d'avoir entretenu, voire parfois construit la légende: Christophe, Bashung, Jean-Louis Murat (on nous dit par exemple que l'article du 15 février 1988 consacré au chanteur auvergnat "dopera [sa] carrière")... D'où enfin ces vraies-fausses réhabilitations que les services de Bayon opèrent régulièrement, en arbitres (d'aucuns diront en milices) du bon goût: Elsa, la poupée pop de Musumarra, devenue par la grâce de deux pages (d'ailleurs non reprises dans le hors-série: la grâce n'aura duré qu'un temps) une icône rock branchée.
Ce sont là les privilèges mêmes de la légitimité (et s'il est un domaine où Libération fut assez rapidement légitime, c'est bien celui, populaire et "sous-culturel", de la chanson (ce qui n'est pas le cas d'autres domaines, comme celui de la musique (dite "classique"), et ce malgré les efforts désespérés d'un Eric Dahan)), qu'il serait malséant de contester en tant que tels. Libération excommunie, s'emporte, donne le ton (un médiologue désoeuvré étudiera-t-il un jour le cheminement réel de la prescription, qui est d'abord interne à la presse, et qui explique la pauvreté d'un journalisme culturel ressassant toujours les mêmes sujets (hypothèse dans le domaine qui nous occupe: Libération => Inrockuptibles (J + 7) => Télérama (J + 15) => Le Monde (J + 360) => Le Figaro (J + 720))... Et le quotidien aurait tort de s'en priver.
Sauf que le tableau que Libération a peint du haut de sa chaire, pendant plus de trente ans, est, comme le montre cruellement ce numéro hors-série, à la fois sinistre et lacunaire, et surtout, formidablement inamoureux de son sujet, la chanson. Les idoles sont sérieuses, aussi emphatiquement profondes que Cloclo, sur la rive droite, était superficiel. Une interview de Bashung est traitée comme un entretien de Derrida... "Derrida-rock", voilà le tropisme, et tout le reste, la variété, la chansonnette et le music-hall, n'est que littérature. Cora comment ? Germaine qui ? Catherine what's-her-name ? Trop "vieilles" sans doute, trop proches du "dentier" comme le fit élégamment remarquer un jour Libération à la publication d'un album de Zizi Jeanmaire... A la fois trop chargées (d'histoire, d'épaisseur) et trop distanciées. Trop d'humour, de jeu, de feuilletage. En un mot trop chanson et pas assez rock. Car enfin le rock est bien la référence ultime, l'aune, et tout doit être vu à travers son prisme - même un minet yéyé, soudain élevé au rang de commandeur. La seule journaliste de Libération qui ait essayé de faire entrer la chanson dans l'imaginaire et les pages du quotidien, Hélène Hazéra, quitta le navire mal-aimant à la fin du siècle, et fut immédiatement remplacée par un petit soldat (Ludovic Perrin) parfaitement en phase avec l'esprit de la maison, et la "nouvelle scène française". C'est d'ailleurs lui qui a coordonné le numéro hors-série, et l'on ne s'étonnera pas que sur la multitude d'articles et d'interviews que mademoiselle Hazéra a donnés au journal, il n'en ait gardé que trois (Juliette Gréco, Serge Reggiani et Nilda Fernadez). Evidemment, "couvrir" Bénabar est plus important que reprendre un article sur Adrienne (alias Adriana Voss), l'une des figures les plus séminales de la chanson française.
Où est la radicalité ? Dans des polémiques recuites, d'énièmes monuments pompiers érigés à la gloire de pseudo-rockeurs (Manset...). Où est la chanson française ? Dans de courageux "papiers" sur ces dizaines de produits "jeunes" que les maisons de disques lancent, et dont Libération ne rate pas une miette ? Mais surtout, où est la vraie vie ?