Léonard Lasry    
 
Théâtre Essaïon (Paris), 31 octobre 2006
 
  Diaporama : Philippe Shaft
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Légère appréhension pré-concert, pendant la longue demi-heure de retard que le jeune chanteur s'est cru autorisé à prendre avant d'entrer en scène : la sonorisation de la petite salle voûtée du théâtre Essaïon serait-elle aussi catastrophiquement forte que lors des précédents récitals vus dans ce même lieu ? Et qui était ce Léonard Lasry, qui venait présenter son tout premier album (à paraître le 6 novembre) à une salle pleine de parents et d'amis, réels ou virtuels (M. Lasry a, comme il se doit, une page Myspace) ?
L'arrivée du personnage et les premières chansons nous rassurèrent. D'abord le jeune homme était habillé (c'est-à-dire qu'il portait autre chose qu'un jeans, un t-shirt et des baskets - il avait même osé les chaussures vernies) ; ensuite un dispositif vidéo, qui diffusait des images sur les vieilles pierres du fond de scène, venait confirmer un certain souci esthétique ; enfin et surtout, Léonard Lasry semble posséder un univers, ou du moins tâcher de s'en construire un véritable (bien plus riche et personnel que celui de ces jeunes chanteurs exaltés ou ironiques qui égrènent leur mal-être, leurs difficultés de trentenaires, leur quotidien ou leurs révoltes), comme le prouvent à la fois les références, particulièrement bien choisies, et le thème du narcissisme.
Dès ses premiers mots d'introduction d'ailleurs, Léonard Lasry annonce la couleur : "Je vais parler de moi, il s'agit de mon sujet favori". Et d'enchaîner avec le premier titre, "Je n'aime que moi" : "Jour après jour / Soir après soir / Je sais pourquoi / Je n'aime que moi"... En ces temps d'altruisme obligatoire, le jeune homme préfère emprunter le chemin de ses aînés Vian (1) ou Duvall, lequel avait écrit pour Marie France le plus bel hymne au narcissisme de tout le répertoire : "Je ne me quitterai jamais". Bien sûr Léonard Lasry n'est pas Jacques Duvall. Certains de ses textes semblent même inaboutis, ou faibles, mais l'esprit est là, et l'écriture est parfois plus élaborée, comme dans "Ce n'est qu'une apparence", qui outre son sujet, a l'intérêt d'utiliser assez finement le procédé de la "rime déçue" (comme, toutes proportions gardées, Mireille et Jean Nohain dans leur célèbre "Tant pis pour la rime"). "Ma destinée" est une autre réussite ("C'est une belle journée / Un peu à part / Le moment dont j'ai longtemps rêvé / Le retour du courage..."), surtout grâce à une très belle composition de Léonard Lasry lui-même. Car ce dernier est indubitablement un compositeur, un vrai, et peut-être même un grand : habileté rythmique, profusion mélodique, virtuosité du jeu... La partie musicale du récital donne l'impression d'une grande maîtrise, comme si Léonard Lasry pouvait tout faire, du numéro de comédie musicale au morceau intimiste, tout en dédaignant les formules trop efficaces ou trop faciles qu'un faiseur n'hésiterait pas, lui, à utiliser. D'ailleurs on imagine très bien certaines compositions arrangées pour grand orchestre, ce qui aurait en outre pour avantage d'obliger Léonard Lasry à se dégager de son piano, c'est-à-dire à quitter un instrument qui certes le protège, mais aussi le contraint (scéniquement) un peu trop, bref l'accapare. Son chant, simple, droit, heureusement vierge de tous les tics que l'immense majorité de ses jeunes collègues perpétuent, dans la plus pure inconscience, et sa voix même, aussi touchante en registre de tête que dans les notes basses, profiteraient de l'attention que le pianiste accorde aujourd'hui trop à ses touches, à son clavier.
Le narcissisme de Léonard Lasry et ses talents de musicien ne lui ont pas fait perdre de vue la nécessité pour un jeune premier de se construire un parrainage imaginaire, de se trouver des pères (ou des mères), et le choix de ses trois "reprises" est la preuve d'un goût sûr, et, encore une fois, d'une cohérence. Il y a d'abord "On se voit se voir", la merveilleuse chanson d'André Téchiné et Philippe Sarde créée par Marie France. Difficile, voire impossible de reprendre ce titre après elle, mais la jeunesse et l'insouciance autorisent ce type d'initiative, surtout parce qu'elle permet de poser les fondations d'un univers. (D'ailleurs Marie France a enregistré un duo ("Le désir au bout des doigts") avec son admirateur.) Ensuite Léonard Lasry chantera le très beau titre de Françoise Sagan et Frédéric Botton, "De toutes manières", avec un swing et une énergie qui rendent la samba de Régine rétrospectivement très légèrement compassée (ou qui accentuent sa tristesse ?). Enfin, la troisième référence permet d'élargir encore un peu le territoire du jeune homme : c'est une adaptation en style dandy avec Jaguar et fauteuils en cuir (signée par Philippe Shaft) d'une chanson de Jay Jay Johanson ("Quel dommage"), comme un lien discret entre la chanson et la pop.
Léonard Lasry s'aime : c'est un excellent point de départ.

1 Léonard Lasry a emprumté le titre de sa chanson à celle qu'à écrite Boris Vian avec Yves Gilbert : "Je n'aime que moi" (1957), chanté notamment par Arlette Téphany.

   
 

   
 

Didier Dahon, novembre 2006