Elodie Frégé    
  Le jeu des 7 erreurs (2006)
 
 
 
   
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Elodie Frégé n'est plus une starlette prête à tout, cherchant la gloire en s'exhibant dans une émission de télé-réalité (Star Academy 3, 2003). Elodie Frégé n'est plus une poupée qui chante ce que la maison de disque lui demande de chanter (Elodie Frégé, 2004). Bref, Elodie Frégé n'est plus un produit des usines TF1 / Universal, mais une jeune femme sérieuse, une A.C.I. profonde et une "artiste de la chanson" indépendante, comme le montre son deuxième album, Le jeu des 7 erreurs, dont chaque détail, de la pochette au moindre refrain, énonce, proclame, crie la respectabilité nouvelle. Que l'on en juge par la seule liste des titres : six ont été écrits et composés par Elodie Frégé elle-même, six autres par Benjamin Biolay, dont on prend soin de nous dire que c'est la chanteuse en personne, et non un habile directeur artistique, qui l'a sollicité, un autre écrit par Jacques Lanzmann, sans oublier la nécessaire reprise d'un titre de Gainsbourg ("Le velours des vierges", créé par Jane Birkin), saint patron malgré lui d'une entreprise de crédibilisation plus que réussie, si l'on en croit une Opinion Publique qui semble plus que jamais se délecter de la fable de la jeune première qui-n'est-pas-très-contente-de-son premier-album-fabriqué-par-sa-maison-de-disques-mais-qui-a-su-pour-le-second-recouvrer-sa-liberté-d'artiste-et-exprimer-sa-vraie-personnalité. Mais qu'exprime-t-on vraiment quand on s'exprime vraiment et que l'on est une jeune femme de 24 ans titulaire du brevet de la Star Academy ?
Eh bien de grands sentiments traités dans un style emphatiquement travaillé, un peu comme la rédaction d'un enfant de huit ans qui fait tout ce qu'il peut pour faire grand genre, et impressionner son maître. Par exemple, pour le Désespoir, cela donne : "Je tétanise au bar / De mes nuits sans sommeil / Sirote mon désespoir / En délirants cocktails / Mais il n’est jamais trop tard / Pour qu’une bonne âme me réveille / Pourtant, la vie reste si douce / Oh douce... transe / Cher pays de mes errances / Je te danse / Valse ma raison contredanse / Balance en suspense / Equilibriste en décadence / Oh douce... vie" ("Douce vie"). Voici l'Ennui Conjugal : Je laisse / Ma peau se déparer / Du souffle dont tes doigts savaient / Bien m'habiller / Je blesse mes pas posés à vide / Il n'y a plus d'éclats de nous / Pour s'abîmer..." ("Fous de rien"). Enfin le Doute de celle qui n'est qu'amante : "Je sais jamais si tu t’appliques / A l’évoquer sans magnifique / L’autre contre qui tu me troques / Parce que tes sentiments s’étriquent / Si je provoque en toi l'attaque / D'un coeur trinquant à contre-éthique" ("Je sais jamais", chef d'oeuvre du style Frégé). La cascade de métaphores, la quantité d'allitérations ou d'assonances, le nombre d'homophonies ("Trois pigeons flanchent / Et puis s'en veulent") etc sont tels que la Sorbonne tout entière ne suffirait sans doute pas pour venir à bout de l'analyse du moindre de ces poèmes... Ce fatras de formules et de jeux sonores, qui d'ailleurs rappelle davantage certains textes de rap que Gainsbourg même au plus bas, et qui fait amèrement regretter la simplicité un peu bête des premiers textes d'une autre jeune A.C.I. mélancolique (Françoise Hardy), est rendu plus informe encore par des compositions indigentes, qu'il s'agisse des mélodies ou de l'harmonie. Ecoutez "Fous de rien", ou essayez seulement d'identifier le refrain de "Douce vie"...
Bien sûr après cela, les titres signés par Benjamin Biolay sont une bénédiction, surtout musicalement d'ailleurs : la fin instrumentale de "Si je reste" (composé avec Keren Ann) est d'une grande beauté, tout comme la progression harmonique de "La ceinture", ou la mélodie du "Jeu des 7 erreurs" (néanmoins l'utilisation de "Bonnie and Clyde" commence à lasser). Le néo disco de "La fidélité" (paroles de Jacques Lanzmann et Paul Dumonceaux, musique de Nicolas Richard) est également une réussite, d'autant que les couplets sont non pas chantés, mais parlés, ce qui permet d'éviter l'autre écueil de l'album : le chant d'Elodie Frégé. Car cette dernière a beau faire mine de ne pas donner de la voix, de chuchoter même parfois, son chant n'en réunit pas moins tous les tics d'époque, toute cette pacotille vocale qui choquait encore quelques oreilles naguère, quand Céline Dion, Liane Foly et Hélène Ségara en inventèrent la funeste formule, mais que plus personne ne semble remarquer ni même entendre aujourd'hui, tant elle est devenue la norme, consubstantielle au fait même de se trouver face à un micro - et qui constitue désormais le prérequis du moindre aspirant à la carrière de chanteur, surtout s'il veut réussir en passant par le moule de la Star Academy (ce chant empoisonné, qu'il faudra bien un jour essayer d'analyser, est si prégnant que "Le velours des vierges" de Gainsbourg est ici comme défiguré).
Le problème avec Elodie Frégé n'est pas qu'elle soit une starlette de la télé-réalité, mais que, s'imaginant ne pas ou ne plus l'être, elle exhibe, d'une manière particulièrement cruelle, les marques d'un système qui allie le formatage vocal à l'illusion d'une expression de son vrai moi. A ce titre, Le jeu des 7 erreurs n'est peut-être pas seulement un disque raté, composé de quelques jolies mélodies biolesques et des six plus mauvaises chansons que l'on ait eu l'occasion d'entendre depuis longtemps, mais un avant-goût de ce qui nous attend.

   
       
  Jérôme Reybaud, novembre 2006    
       
  1 La ceinture (Benjamin Biolay)
2 Fous de rien (Elodie Frégé)
3 La Fidélité (Jacques Lanzmann-Paul Dumoncreux/Nicolas Richard)
4 Douce vie (Elodie Frégé)
5 Le jeu des 7 erreurs (Benjamin Biolay)
6 Le velours des vierges (S.Gainsbourg)
7 Pas là souvent (Benjamin Biolay)
8 Chez moi (Elodie Frégé)
9 Si je reste (un peu) (Benjamin Biolay/Karen Ann Zeide-Benjamin Biolay)
10 Est-ce que tu le sais ? (Benjamin Biolay)
11 Je sais jamais (Elodie Frégé)
12 Il en faut (Benjamin Biolay)
13 A celle (Elodie Frégé)
14 Les rideaux (Elodie Frégé)
   
       
  NB : 6 en duo avec Benjamin Biolay    
  CD Mercury 984 165 9