Gloria Lasso

Interprète (1922-2005)

   
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D'autres soutiendront des thèses en Sorbonne sur "la représentation des genres et les phénomènes queer dans l'oeuvre chantée de Gloria Lasso" (et cela ne pourra qu'être plus drôle que tous ces mémoires sur Ferré qui encombrent les bureaux des "facs de lettres" (pour parler comme Jacqueline Taïeb) et qui, croyant permettre à la chanson de s'introduire dans le Saint des Saints, ne font que participer à la déchéance de l'université française). D'autres disserteront à l'infini sur ses pochettes. Certains même iront jusqu'à écouter ses disques. Lalalala se contentera de donner à lire une ancienne interview de la belle Espagnole. Car en quelques répliques bien senties, Gloria Lasso révèle, en même temps que son caractère, sa pensée sur la chanson, le cinéma et la vie. Rien de moins.

(Extrait d'un "débat" entre Eddie Constantine, Gloria Lasso, Pierre Mondy et Françoise Brion, organisé par Pierre Guénin pour son "Jeu de la vérité" (Pierre Guénin, Le Jeu de la vérité, Le Terrain Vague, 1961, p. 121-127)).

Pierre Guénin: Gloria Lasso, on dit que vous avez la dent dure ?
Gloria Lasso: Qu'est-ce que ça veut dire ?
Eddie Constantine: Que tu es méchante.
Gloria: Moi ? Alors là, excusez-moi, je vous souhaite de trouver beaucoup de "poires" comme moi sur votre chemin.
Pierre Mondy: "La dent dure" veut dire être féroce, émettre des opinions sévères, critiquer...
Gloria: Cette réputation est fausse. J'ai un caractère très vif, peut-être, mais j'ai surtout une grande conscience professionnelle. Ainsi, les répétitions d'un tour de chant avec les musiciens, les machinistes, les électriciens coûtent cher. Eh bien ! quand ces messieurs rigolent et racontent leur vie pendant une demi-heure, je leur demande d'abord plusieurs fois très gentiment de reprendre le travail et, s'ils font la sourde oreille, alors là, je pousse un hurlement et je donne un coup de poing sur la table. C'est comme ça que je me suis fait ma réputation d'em..., pas autrement.
Françoise Brion: On dit que vous détestez votre rivale, Dalida. Est-ce vrai ?
Gloria: Voyons... je ne la connais même pas. Elle m'a été présentée une seule fois. Je l'ai trouvée d'ailleurs charmante. Elle est jolie et pas méchante pour deux sous. Pourquoi voudriez-vous que je la déteste ? Elle est aussi une victime du métier.
Guénin: Vos chansons actuelles sont moins bonnes que celles de vos débuts. Est-ce votre avis ?
Gloria: C'est fort possible.
Guénin: A quoi attribuez-vous cette baisse de qualité ?
Gloria: Le hasard... la chance... les bonnes chansons sont difficiles à trouver, mais cela ne signifie pas que la chanteuse soit en baisse. Evidemment, ça les amuse, les gens, de dire: elle dégringole. Si seulement les critiques savaient nous donner des conseils. On ne se voit pas sur scène. On travaille à la maison devant une glace, mais ce n'est pas pareil. Or, ils écrivent: "Madame Lasso est mauvaise", c'est facile, ça. Qu'ils me disent pourquoi, qu'ils me disent ce que je dois faire ou ne pas faire. Voulez-vous me dire à quoi cela sert de dire: "Madame Lasso a un accent écoeurant" ? Ce n'est pas une critique, ça, c'est une insulte !
Françoise: Je crois qu'ils amusent leur public.
Gloria: Vous parlez d'un amusement. Démolir les gens !
Françoise: Gloria, comment trouvez-vous le chanteur Eddie Constantine ?
Gloria: Très bien. Difficile de dire autre chose puisqu'il est là.
Constantine: Oh ! mais, je t'en prie, c'est "Le Jeu de la vérité." Vas-y.
(Rires.)
Guénin: Dans son répertoire, y a-t-il des chansons que vous détestiez ?
Gloria: Très franchement, non. j'ai un petit penchant pour les chanteurs avec accent.
Constantine: J'ai un accent, moi ?
Gloria: Un tout petit...
Constantine: Le tien est adorable, Gloria, surtout dans la chanson "My fair lady", quand tu dis: "c'est formidable", j'adore ça.
Gloria: Notre accent est tout de même un handicap dans la profession. Nous sommes détestés par les gens du métier.
Constantine: Penses-tu ? C'est du snobisme.
Gloria: Non, non, on nous déteste. Je t'assure. Un soir, j'ai entendu Maurice Chevalier demander à Piaf: "D'après toi, qui va me remplacer ?". Edith a répondu: "Yves Montand", et Chevalier s'est écrié: "Non, voyons, je parle des chanteurs de chez nous". On ne nous considère pas comme des artistes français. Pourtant, je suis française, j'ai épousé un Français. Eh bien ! non, je le sens, il y a une réticence. S'ils pouvaient nous couper le cou...
Pierre Mondy: En Espagne, êtes-vous considérée comme une artiste espagnole ou française?
Gloria: Vous allez rire... Lors de mon dernier passage en Espagne, j'ai été éreintée par la critique espagnole. Non pas que mon tour de chant leur ait déplu, mais ils ont dit : "Gloria Lasso, c'est très bien, seulement, on se demande où elle a été cherché cet accent parisien."
Guénin: Vous allez tourner un film avec Henri Decoin. Votre rôle vous plaît-il?
Gloria: Pas du tout. Je l'ai d'ailleurs dit à Henri. Les producteurs pensent que le public désire m'entendre chanter. Je ne suis pas d'accord. Dans un film, les chansons tombent toujours comme des cheveux sur la soupe.
Françoise: Pourtant dans certains films américains...
Gloria: Oui, bien sûr, c'est exceptionnel. J'aurais aimé un rôle violent dans un film de guerre.
Françoise (ironique): Tiens, tiens...
Gloria: La guerre civile d'Espagne, par exemple, que j'ai vécue. J'aurais été très bien dans ce rôle.
Françoise (de plus en plus ironique): En somme, vous auriez aimé un rôle comme Bergman dans Pour qui sonne le glas ?

Gloria (qui fait semblant de n'avoir rien entendu): Les débuts à l'écran d'une artiste de music-hall sont très ingrats. Nous avons des manies, des ficelles à combattre.
Françoise: Ah ! Je croyais que le music-hall était une très bonne école pour le cinéma. J'ai souvent entendu dire ça.
Guénin: Mondy, quels sont les conseils que vous donneriez à Gloria, future comédienne ?
Mondy: Contrairement à ce qu'elle pense, Gloria Lassso - qui n'a pas de métier et n'a jamais suivi de cours - incarnera plus facilement un personnage qui lui ressemble, plutôt que cette femme violente dans le film de guerre dont elle parle.
Gloria: J'aurais aimé ça, voilà tout. Et, de toute façon, je refuse les histoires à la guimauve.
Guénin: Le scénario a déjà été récrit quatre fois. Où en est-il à l'heure présente ?
Gloria: Je pense que ce sera quelque chose comme La Violetera qu'avait tourné Sarita Montiel. En tout cas, je ne veux pas être chanteuse.
Guénin: Vous avez, paraît-il, transformé votre tour de chant, Gloria ? Vous abordez le genre populaire, dynamique, avec beaucoup de clins d'oeil et de gestes ? Un peu trop, dit-on.
(Gloria est interloquée.)
Françoise: Je trouve que vous l'attaquez beaucoup.
Guénin: Pas du tout.
Françoise: Je ne sais pas ce qu'il vous faut.
Gloria: A mes débuts, on disait: Gloria Lasso est statique. Maintenant, j'en fais trop. Cela dépend du texte, de la chanson, et souvent de la synchronisation de la salle. Les théâtres, en France, sont mal équipés pour les chanteurs; on se déplace trop difficilement devant les micros. Populaire, moi ? Mais j'en suis fière. Je ne suis pas snob. C'est vrai.
Françoise: Parce que vous ne pouviez pas faire autrement. C'est le public qui décide. Et qu'entendez-vous par "chanteuse snob" ? Juliette Gréco ?
(Gloria acquiesce de la tête.)
Constantine: Elle est formidable, Juliette, et elle chante des chansons populaires maintenant.
Gloria: Oui, mais que donnerait-elle dans des arènes, avec vingt-cinq mille personnes ? Tenez, des amis m'ont demandé de chanter moins de salades...
Mondy: Qu'appelez-vous "salades" ?
Gloria: La chansonnette. J'ai répondu: "Non, non et non". Ce serait la plus grande erreur de ma carrière. Que je chante des chansons intellectuelles ? Pour qui ? Pour vous ? Je préfère "La cueillette du coton", parce que mon public adore ça.
Françoise: Vous avancez alors que le public populaire n'est pas intelligent ?
Gloria: Si, il est intelligent, le public populaire. Il est même très dur. Mais il aime la musique qui le détend, la musique facile.
[...]
Guénin: Gloria, d'après les lettres que vous recevez, quel genre de clientèle touchez-vous ?
Gloria: Principalement celle de douze à dix-sept ans; ils expriment une passion brutale et "rigolotte". Les lettres d'admirateurs, savez-vous, peuvent aussi provoquer de vrais drames. Une fillette de treize ans menaçait de se suicider si je m'obstinais à ne pas la recevoir. Je me disais: c'est une blague. Et puis la gosse a téléphoné à ma gouvernante: "Vous direz à Mme Lasso que je meurs pour elle". J'ai haussé les épaules. Pourtant, à cinq heures du matin: coup de téléphone. Mon admiratrice passionnée avait avalé un tube de Gardénal. Sa soeur me prévenait et me jugeait responsable. Je me suis déplacée pour vérifier. C'était vrai. Heureusement, on l'a sauvée, mais quelle aventure. "Si votre fille est folle, vous n'avez qu'à l'enfermer", ai-je dit à la mère...