Yvon Chateigner    
  La Magie (2010)
 
 
 
   
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Yvon Chateigner est d'abord un producteur à qui nous devons quelques disques tardifs et mémorables de Cora Vaucaire ou Zizi Jeanmaire... lesquels témoignent à la fois d'une prédilection pour de merveilleuses chanteuses un peu ignorées par l'air du temps, d'un goût sûr et d'une certaine inconscience commerciale, l'ensemble forçant le respect : s'il n'avait pas été là, qui aurait enregistré les derniers feux d'Anny Gould ou de Jacqueline Danno ? Puis Yvon Chateigner se fit chanteur, sans véritable talent d'interprète ni répertoire, dans une démarche qui ressemblait davantage à un "vanity project" qu'à une nécessité intérieure et impérieuse. Ses deux albums (dont un consacré à Luigi Tenco) ne donnaient pas vraiment, quoi qu'il en soit, l'envie d'en écouter un troisième... à tort, puisque ce nouveau disque parvient à toucher non seulement par ses quatre ou cinq réussites, mais aussi, paradoxalement, par certaines de ses faiblesses.
Par exemple la voix et le chant : ni beaux, ni laids, ni remarquables, en un mot d'une qualité sans qualité qui, à l'exception de quelques intonations à la Daho ici ou là, touche justement par une sorte de blancheur impersonnelle et quelconque qui sait éviter le piège des tics et du surinvestissement. Ainsi, contre toute attente, sa version de la sublime chanson de Frédéric Botton et Nathalie Rheims, "L'Un part, l'autre reste", dépasse celle, pourtant très belle, de Charlotte Gainsbourg, comme celle, tout à fait grand-guignolesque, de Sylvie Vartan : Yvon Chateigner ne fait rien, les arrangements (piano et cordes) sont d'un classicisme presque académique, et pourtant le petit miracle de la grande variété nous prend à la gorge — évidence de la ritournelle que l'on croit avoir déjà entendue mille fois, accords familiers, émotion un peu facile, abandon immédiat... Yvon Chateigner se révèle ici un parfait, fidèle et discret conducteur de variété, de plain-pied avec un genre — disons plus exactement un état — à peu près mort aujourd'hui, méprisé ou (sur)joué au second degré, mais qui a permis jadis de grandes minutes de mélancolie quotidienne(s). Le très beau duo avec Dorval laboure les mêmes terres : mots simples, comparaisons ou métaphores presque figées ("L'amour qui laisse hélas / Dans nos tiroirs quelques épines" ou "C'était si grand / Grand comme les vents / Qui éloignaient le gris du ciel"), bandonéon plaintif, refrain étreignant qui plonge l'auditeur dans des abîmes moelleux et l'oblige à interrompre sa besogne...
Malheureusement le versant heureux de ce type de variété passe beaucoup moins bien : quand il s'agit d'espoir ou de célébration, les stéréotypes deviennent vite indigestes, surtout lorsque la musique, qui se rêve enjouée et entraînante, n'est que désespérément poussive. Les quatre chansons écrites et composées par les italiens Giuseppe Cucé et Gabriella Grasso, et adaptées par Pierre Faa, Eric Chemouny et Véronique Rivière, sont à cet égard particulièrement éprouvantes : dans les textes, tout n'est que "magie", "rire aux éclats", "lumière et chaleur", "besoin d'y croire", volonté d'"y croire encore juste une fois" etc., cependant que dans la musique, mais aussi dans la voix d'Yvon Chateigner, tout n'est que vagues excitations rythmiques et envolées désuettes, le tout formant une sorte de méthode Coué sinistre puisque musicalement et textuellement, elle échoue sous nos yeux, dans nos oreilles. "Je suis venu tuer l'amertume / Caché dans une enfance de brume" chante Yvon Chateigner dans "La Lumière et la chaleur" : de toute évidence chanter l'amertume ou la simple tristesse lui convient davantage, tout comme la ballade ou le slow lui vont mieux que les rythmes vaguement latins. Pierre Faa et Arnold Turboust en ont d'ailleurs composé d'assez beaux, sur deux textes d'Eric Chemouny, qui ouvrent une troisième voie pop plutôt inattendue, loin de la grande variété de Botton comme de la joie forcée à la Danny Brillant : "Une étoile solitaire" évoque un peu Daho, paroles et musique, et se termine par quelques jolies notes de xylophone ; "Rien dans les mains", avec Marie-Amélie, est duo extatique d'une très grande délicatesse, et d'une douceur rare (attention toutefois à l'enchaînement avec la chanson suivante, "Don du ciel" : c'est très très douloureux...). Yvon Chateigner est un peu moins à l'aise avec la chanson la plus explicitement pop de l'album, "Les Fleurs bleues" : le texte joueur de Turboust ("C'est une histoire à l'eau de rose / Qui m'a laissé des bleus / C'est une histoire plutôt fleur bleue / Que j'ai mis sur pause"), comme les sublimes et rapides phrases du xylophone, nécessitent plus de légèreté, de souplesse, de swing... Malgré tout la chanson reste l'un des sommets d'un album inégal, hétérogène, parfois même inécoutable, mais aussi, bizarrement, attachant, surprenant, parfois même émouvant. Et qui donne une version à la fois moderne et profondément inactuelle, naïve et bancale, de ce vieux rêve français qui frémit encore d'une variété sur le fil de la pop.

   
       
  Didier Dahon et Jérôme Reybaud, novembre 2010    
       
  1 La Magie (Giuseppe Cucé / Gabriella Grosso / adaptation : Pierre Faa) 4'14
2 La Lumière et la chaleur (Giuseppe Cucé / Gabriella Grosso / adaptation : Pierre Faa) 4'19
3 Une étoile solitaire (Eric Chemouny / Pierre Faa) 2'51
4 Tu ne m'aimes plus(Pascale Baehrel / Laurent Manganas) 3'19
5 Une aventure (Giuseppe Cucé / Gabriella Grosso - Emmanuele Basseta / adaptation : Eric Chemouny) 3'34
6 Tourne le vent (Eric Chemouny / Paul Manners) 4'03
7 Les Fleurs bleues (Arnold Turboust) 2'54
8 Rien dans les mains (Eric Chemouny / Arnold Turboust) 3'44
9 Don du ciel (Giuseppe Cucé / Gabriella Grosso / adaptation : Véronique Rivière) 3'16
10 Verso l'oriente (Giuseppe Cucé / Gabriella Grosso - Emmanuele Basseta) 4'38
11 L'un part, l'autre reste (Nathalie Rheims / Frédéric Botton) 3'24
12 La Magia (Giuseppe Cucé / Gabriella Grosso ) 3'29

   
       
 

Réalisé par Arnold Turboust

   
  Photo: Errikos Andreou, Pochette : Pierre Faa    
  CD Edina Music 000663