Lala    
  Succès damnés (The Lost album) (2009)
 
 
 
   
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L‘histoire de la musique fourmille de sonates perdues, d’albums oubliés, de remixes jamais entendus. L’insouciance apparente de cette musique est échelonnée par ces trous noirs que les artistes eux-mêmes préfèrent parfois oublier. Les espoirs et les rêves qui ont déclenché ces projets musicaux s’évanouissent avec un brûlant sentiment d’injustice.Toutes ces heures à composer et à enregistrer semblent réduites à néant car soudain arrive ce qui effraie le plus l’artiste : l’idée avortée. Le fruit d’une imagination disparaît avant même que le public ait eu la chance de le découvrir. C’est comme une implosion, une sentence extérieure qui peut casser le fil si mystérieux qui nourrit l’art. La meurtrissure persiste pendant des années.
L’album Succès Damnés (The Lost Album) porte bien son titre. C’est un Disque Perdu. En 1993, cette collection de chansons enregistrées au Portugal devait être l’objet qui révèlerait Lala à un public plus large et qui marquerait l’aboutissement d’une décennie de tours de chant et de tournées. L’underground a toujours soutenu Lala et son groupe, Les Emotions (avec Antoine Merveilleux de Vignaux au Fender twin reverb). Le bouche à oreille avait encouragé cet étrange performer qui était apparu en 1978, vivant de petits travaux et passant de squat en squat. Il faut se rappeler que la scène alternative parisienne de l’époque était un milieu finalement minuscule où l’entraide était cruciale, la jalousie quasi inexistante. Tout se faisait avec les bouts de ficelle proverbiaux et si l’on n’appartenait pas à la couche supérieure de la jet set du Palace, les chances de s’exprimer restaient minces. Le rock, poussé par le punk, a eu plus de chance.
Mais la chanson ? De Marie France à Mikado, les artistes semblent être apparus juste quelques années trop tôt. Au début des années 80, la chanson underground est pratiquement sur le point d’obtenir un cross-over qui l’aiderait à convaincre une nouvelle audience, pourtant en attente de nouveaux visages. Mais les chansons de ce répertoire sont tout simplement trop camp, trop pointues. Bien sûr, "Jolie fille d’Alger" (Phonogram en France et Chrysalis en Grande Bretagne, 1981) connaît un succès d’estime, cajolée par France Inter, FIP ou Radio Nice (elle devient même un hymne pour réunions de rapatriés Pieds-noirs), mais le disque provoque le type d’attention que l’on accorde à un OVNI, quand on fait un double take incrédule. C’était un premier pas, il devait y en avoir d’autres. Lala, comme d’autres artistes de sa génération, a totalement digéré l’affirmation de son identité. Les chansons de Lala sont clairement gay. Les sujets abordés, le look de l’artiste, ses références et le double entendre des mots, tout cela est si affirmé que Lala n’a jamais cherché le scandale. L’élément révolutionnaire du registre de Lala, c’est précisément de considérer que la sexualité gay est évidente, avant même que la société l’affirme une bonne fois pour toutes avec l’arrivée de la gauche au pouvoir. Fait digne d’être mentionné, Lala fut le seul artiste français invité trois années de suites dans des festivals gay en Belgique et Hollande. Lala est un chanteur qui ne fait pas de concessions et qui ne compromet pas son travail, même si cela rend la tâche plus difficile. Avant d’évoluer — très vite — vers un look plus "new wave cool", c’est un garçon qui porte des robes Mondrian sur scène, tout comme ses choristes, les mythiques Lalettes. Et alors ? Ce n’est pas du cross dressing, c’est autre chose. La célébrité ? Elle doit arriver selon ses espérances. Artiste de scène, Lala est quelqu’un qu’il faut voir chanter pour comprendre la candeur de son style torturé. Son public est convaincu que ce parfum mélodique est le Zeitgeist de cette charnière si unique de notre histoire : le passage entre la servitude culturelle et la modernité des années 80. Lala est donc un artiste clairement homosexuel, mais il a déjà franchi la frontière, sans jamais insister sur la douleur du parcours effectué, et godness knows que les larmes ont été nombreuses. Le pari insensé de Lala, c’est de s’exprimer tout en développant son amour propre, une envie de convaincre en se montrant tel que l’on est, et c’est un espoir qui soutient les rêves de ceux qui l’entourent, comme Pascale Borel qui l’a accompagné sur scène, d’abord en Lalette, puis aux claviers pour quelques concerts intimistes.
Quand Lala est parti enregistrer au Portugal, nous étions tous à croiser les doigts, priant cette mystérieuse Goddess de lui accorder enfin un album qui lui plairait — et qui nous plairait. Ce disque, c’est le Best Of de ces années. À son retour, nous avons découvert des chansons dont les rythmes et les arrangements avaient été bouleversés, dans le bon sens du terme. Il y avait une sonorité professionnelle, des violons, des instruments à vent, une production posée, orchestrée par Frank Darcel (musicien-producteur rennais, ex-Marquis de Sade et collaborateur d’Etienne Daho), avec d’excellents musiciens français et portuguais. Et puis… Le disque n’est jamais sorti. Aujourd’hui encore, personne ne sait où se trouvent les bandes de son originelles.
Too much too soon.
Cet album, Lala a pu le ressusciter, poussé par BillyBoy il y a quelques mois, grâce à l’aide des studios suisses Dinemec, à l’occasion de la publication la revue Sang Bleu qui a proposé d’insérer ce CD dans son dernier numéro (1), pour accompagner un dossier de seize pages sur les artistes BillyBoy & Lala . Un travail d’équalisation a permis de nettoyer le son de cet enregistrement, miraculeusement préservé sur un seul CD, conservé par Lala. La surprise, c’est l’intemporalité des arrangements de l’époque. Bien sûr, aujourd’hui, la voix serait mise plus en avant, tout serait compressé. Mais ce qu’il reste, c’est la pureté du phrasé de Lala, la sincérité et aussi, souvent, l’humour ou le comique décalé de son écriture. Lala est un très bon compositeur. Ses textes sont limpides. Certaines de ces chansons ont désormais trente ans. Moi, le petit frère de Lala, et tous ses amis, nous nous sommes dirigés vers ce que nous voulions réaliser dans la vie avec le fond sonore de ces chansons qui sont devenues, pour nous, malgré l’oubli, des leçons de chose, des encouragements philosophiques. "Les Biches de la Forêt", c’est notre petite ode à la drague et à la mode. "Mario et Johnny" : la première chanson sur le sida. "Le squat" : nos espoirs de célébrité pendant ces années sans chauffage. "Mon p’tit bla bla bla" : le souvenir d’un amour sans issue et du rêve adolescent. "Un endroit inhumain" : c’est le cri que l’on lançait quand on était trop queer. "Edie Superstar" : un hymne Warholien car l’ensemble de l’underground de l’époque avait le rêve commun de la Factory. "Cherbourg" : une chanson sur un jeune homo confronté à la difficulté d’affirmer son identité et sur la tentation de la fuite, du désespoir. Et que dire cette reprise du "Love Me, Please" de Polnareff, seule chanson non originale de l’album, complètement réapropriée par Lala qui, épaulé par le pianiste et compositeur Jean Pierre Baudry (également Breton, mais de Nantes) transpose le mode majeur de l’original en surprenante mélopée modale. Treize chansons tirées de l’oubli et de la malédiction, comme un pavé de candeur dans un monde devenu tellement moins candide et plus formaté. Seize années pendant lesquelles Lala s’est totalement consacré à son histoire d’amour avec BillyBoy, partageant le même travail et la même obsession de l’art et de la création. BillyBoy, qui clôture cet album (avant un bonus d’"Edie Superstar") avec deux morceaux feat. totalement zany, comme il se doit, "Vroom ! Vroom !" et le "Geek National Anthem" (ou "Danse du tapis"). Pour finir sur du Kanye West folle. Folle. Folle.


1 Finalement la revue Sang bleu n'offre pas le disque. On peut toutefois télécharger l'album sur ITunes.

   
       
  Didier Lestrade, janvier 2009    
       
  1 Cherbourg (Lala / Geoffroy D'Ocagne) 4'31
2 Mon p'tit bla bla bla (Lala) 3'27
3 Tobacco (Lala) 3'58
4 Mario et Johnny (Lala) 4'56
5 Jolie fille d'Alger (Lala) 3'36
6 Week-end à Kyoto (Lala / Geoffroy D'Ocagne) 3'44
7 Un endroit inhumain (Lala / Merveilleux du Vignaux) 3'36
8 Edie Superstar (Lala) 3'54
9 Love me, please (Gérald / Polnareff) 4'24
10 Reste-t-il une chance ? (Lala) 4'27
11 L'amour n'a pas de prix (Lala) 4'23
12 Le Squat (Lala) 3'39
13 Les Biches de la forêt (Lala) 2'55
14 Vroom ! vroom ! (BillyBoy) 4'43
15 Geek national anthem (BillyBoy) 7'51
16 Edie Superstar (Version 2) 3'50
   
       
  1-8 10-12 et 16 produit par Franck Darcel et enregistré au Studio Exito, Lisbonne 1993
9 produit par Jean-Pierre Baudry et enregistré aux Studios du Chesnay, Nantes 1989
13 produit par Stéphane McComb
14-15 avec BillyBoy, 2008
   
  Réalisé par Philippe Eidel    
  NB : 12 et 16 Choeurs Pascale Borel    
  CD Dinemec Records DRCD 165