Juliette    
  Bijoux et babioles (2008)
 
 
 
   
Disques
   
Sommaire
   
Accueil
 

Tout le monde aime Juliette. Il faut dire que tout en elle est aimable : le personnage, mélange assez rare de sincérité brute et de théâtralité étudiée, la chanteuse, qui ne manque jamais une liaison, sait choisir ses textes (Pierre Philippe...) et les interpréter avec intelligence, enfin l'auteur et le compositeur, tous deux lettrés et sûrs de leurs moyens... Pourtant, bizarrement, à chaque nouvel album depuis quelques années les mêmes questions se posent : le réécoutera-t-on une seconde fois ? En aura-t-on seulement le désir ? Doit-on le ranger immédiatement à la réserve ou faut-il lui donner une nouvelle chance en le laissant traîner près de la platine, okazou, sachant que l'okazou ne vient jamais ?
"A voix basse", la première chanson de l'album résume à elle seule le problème de Juliette (à moins que ce ne soit le nôtre ?) : un long texte bien fait au sujet parfaitement identifié sur une plaisante musique qui ne parvient jamais cependant à l'extraire de la gangue du "bien fait" justement, du "réussi", au mieux de "l'intéressant", au pire de l'ennuyeux. En l'occurrence cette profuse variation sur le thème de la lecture ("J'étais plongée dans un roman / De la Bibliothèque Rose / Quand j'ai vu qu'il y avait des gens / Avec moi dans la chambre close...") est à la fois si attendue, si correctement réalisée, si académique ("Mais j'aime trop comme un opium / Ce rendez-vous de chaque nuit / Ces mots qui deviennent des hommes / Loin de ce monde qui m'ennuie"), en un mot si emmurée dans sa perfection satisfaite, qu'on ne doute pas qu'elle fera la joie des professeurs de collège et qu'elle se retrouvera dans quelques années au brevet accompagnée d'un paragraphe de Comme un roman de Daniel Pennac... On écoute "La Jeune fille et le tigre", chanson écrite "d'après la nouvelle de Franck Stockton "The lady or the tiger ?", avec la même perplexité, entre conscience du travail et du métier nécessaires à l'exercice, et indifférence totale : les nombreux couplets glissent comme en silence, et ce ne sont pas les quelques pittoresques et prévisibles effets des arrangements qui libéreront la chanson de sa torpeur scolaire et de sa vanité, ni la plume de Juliette du plomb où elle semble désormais tremper (1). Même les numéros comiques sentent la rédaction : malgré ses qualités, "Casseroles et faussets", évocation mi-moqueuse mi-chaleureuse de celles et ceux qui chantent "affranchis de toute harmonie [...] sans complexe et n'importe comment", reste cloué au sol à cause d'un refrain et d'arrangements d'une lourdeur rédhibitoire, le premier bien prosaïque, les seconds tristement illustratifs... tout comme ceux de "Tu ronfles !", petite chanson douce-amère qui aurait été une merveille si Juliette l'avait laissé n'être que cela, une petite chanson. Mais Juliette tries too hard, comme on dit en anglais, et fait immédiatement disparaître par ses mille et une intentions la moindre velléité de sourire sur les lèvres de l'auditeur. Ou la moindre velléité de verser une larme d'ailleurs : "Aller sans retour", chanson sur l'immigration, cherche tant à toucher, et avec des moyens si grossiers (c'est ici surtout l'interprète Juliette qui est en cause, qui chante avec une sorte de pathétique grand genre qui tue l'émotion) qu'on croit presque à une caricature, comme il y en aura peut-être dans trente ou quarante ans, lorsque l'époque aura changé et que l'on pourra regarder avec une distance amusée les excès saint-sulpiciens d'antan (mais d'ici là qu'on se rassure, il est probable qu'"Aller sans retour" se retrouve au bac de français comme son ancêtre "Lily" de Pierre Perret...). Parmi ces excès, il y aura également la reprise de "Tyrolienne haineuse" de Pierre Dac, que Juliette non seulement place juste après "Aller sans retour", au cas où l'on ne comprendrait pas le message, mais agrémente de références à la question de l'immigration en France et du racisme en général : rap et raggamuffin d'une part, "Hymne à la joie", musique tyrolienne et phrase de Hitler de l'autre, outre qu'ils sont très pénibles musicalement (entendre Juliette essayer de rapper sur une rythmique qui se veut moderne entre deux choeurs d'hommes (des nazis, des skinheads ?), des accords de guitare et quelques notes de Beethoven est particulièrement éprouvant...), assomment l'auditeur qui se demande ce qui est le plus indigeste, de l'anodine ouvrage académique (sur l'interjection "Con !" par exemple, dans "Chanson, con !") ou du discours politique. Deux belles chansons à la fin du disque permettent de répondre et surtout montrent que Juliette peut malgré tout encore toucher, au-delà du glacis, qu'elle est encore capable d'envolées, au-delà de la lourdeur généralisée : "La Boîte en fer blanc" a tous les stigmates des autres chansons-pensum de l'album, mais la musique met un peu de vent dans les voiles, et lorsque Juliette chante "Les lumières d'or / Sur la scène nue / L'envers du décor / Quand on est d'la r'vue / L'odeur la poussière / Et les loges tristes / L'envie singulière / De faire l'artiste" avec toute la précision, le lyrisme et le jeu dont sa voix est capable, on est heureux de pouvoir enfin respirer et contresigner la belle définition du music-hall donnée en guise de conclusion : "C'est du carton pâte / Et du sentiment". "Petite messe solennelle", qui clôt l'album, bénéficie, elle, de la basse obstinée empruntée à la célèbre pièce du même nom de Rossini, qui certes donnerait des ailes à la récitation du bottin, mais aussi des plus beaux couplets du disque : "Le vin comme l'amour, l'amour comme le vin / Qu'ils soient impérissables / qu'ils soient sans lendemain / Qu'ils soient bourrus, tranquilles, acerbes ou élégants / Je suis sûre qu'il ne faut pas mettre d'eau dedans ! / O ne partageons pas ces amours qui s'entêtent / Pas plus que ces vins-là qu'on boit pour l'étiquette / Tu es ce que tu es, je suis comme je suis / A notre vie d'amour buvons jusqu'à la lie !"
Tout le monde aime Juliette. Mais qui écoute vraiment ses albums, du moins les plus récents ? Et qui les réécoute ? Qui donne réellement à ses chansons le privilège suprême d'entrer dans sa vie et de l'aider à préparer une soupe ou à supporter un trajet en RER ? Deux chansons sur les onze de Bijoux et babioles sont malgré tout entrées dans la nôtre, et le disque rôde toujours près de la platine. Echec ou victoire ?

(1) Malheureusement, lorsque Juliette abandonne sa plume, c'est pour la laisser à François Morel, qui signe un texte ("Lapins !") si pauvre, si gnangnan (Prévert, le populo, la pseudo-poésie, l'humour obligatoire...), si mauvais en un mot qu'on s'interroge aussi sur sa capacité actuelle à choisir ses auteurs et ses textes...

   
       
  Jérôme Reybaud, juillet 2008    
       
  1 A voix basse (Juliette Noureddine) 4'45
2 Tu ronfles ! (Juliette Noureddine) 4'14
3 Casseroles et faussets (Juliette Noureddine) 3'50
4 Fina estampa (Isabel Chabuca Granda) 3'48
5 La Jeune fille ou le tigre (Juliette Noureddine) 5'43
6 Aller sans retour (Juliette Noureddine) 4'59
7 Tyrolienne haineuse (Pierre Dac / Ange Calabrèse) 4'16
8 La Boîte en fer blanc (Juliette Noureddine) 4'49
9 Chanson, con ! (Juliette Noureddine / Christophe Devillers-Juliette Noureddine) 1'51
10 Lapins ! (François Morel / Juliette Noureddine) 4'09
11 Petite messe solennelle (Juliette Noureddine) 4'14

   
       
  Réalisé par Juliette et Franck Steckar    
  Photographie : Vanessa Filho    
  CD Polydor 530535-6