Julie Delpy    
  Julie Delpy (2003)
 
 
 
   
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En publiant le premier album de Julie Delpy, les Disques du Crépuscule ont ajouté une pierre à ce que d'aucuns considèrent comme leur véritable grand oeuvre (bien au-delà de toutes ces publications "cultes" autour de Cabaret Voltaire ou autres): l'exploration d'une certaine pop féminine dont les figures, pour absolument uniques et inclassables qu'elles soient, semblent néanmoins reliées par un fil invisible. Après Cathy Claret, Isabelle Antena, Gabrielle Lazure, Marie Audigier - merveilleux francs tireurs, à l'occasion dilettantes, qui bizarrement semblent constituer une famille cohérente -, apparut donc en 2003 Julie Delpy avec un disque aussi contrasté que sa pochette: lumineux et aérien comme la photographie au recto, lourd et brouillon comme le dessin et le graphisme au verso.
Recto pour commencer: quatre chansons douces à la légèreté et à l'élégance folles, portées par l'américain délicieusement pointu de Julie Delpy. Il y a d'abord "My dear friend", premier titre de l'album dont la mélancolie gracile cueille l'auditeur et le plonge dans des abîmes profonds et minuscules, comme ceux des comptines: basse obstinée descendante au bord du silence, contrepoint lumineux du xylophone, anaphore entêtante d'une sorte d'élégie de l'effacement ("Never said a word never hang on never bothered you / Never told you how much I care / But my dear friend I've missed you so...")... Sans doute l'une des plus belles ouvertures qui soient, d'autant qu'elle permet un contraste d'humeur assez réjouissant avec le titre qui suit, "Mister unhappy", joyeuse variation folk sur le thème de la séparation-libération ("Mister unhappy mister always grumpy mister always cool mister often cruel / Now it's over and I feel like a new born child. I see hope and beauty in a little patch of grass"...) dont l'euphorie - progressive mais toujours douce - est aussi puissante que celle des canons du genre ("Gonna get along without you now" par exemple). Il faut ensuite sauter huit titres pour retrouver, avec les deux derniers de l'album, la même vibration. "An ocean apart" d'abord, dont le texte plutôt insignifiant est transcendé par une sorte d'instabilité ou de maladresse harmonique (et mélodique) elle-même soulignée par de très beaux arpèges d'un instrument qui sonne comme une harpe (peut-être le charango évoqué dans le livret). Et pour finir, "Time to wake up", extraordinaire petite chanson sur le grand départ - non pas la mort, mais au contraire l'inconnu, la vie immense à arpenter seul, mais à deux: "It's time to wake up it's time to stand up it's time to step outside". Musicalement trois fois rien, quelques notes de guitare qui reviennent sans cesse mais qui suffisent à rendre inexorable et joyeuse la marche, l'avancée... jusqu'au dernier couplet en français, non plus chanté mais parlé, sorte d'apothéose adolescente et naïve qui tire une partie de sa beauté de son excès même, au bord du ridicule: "Si tu crois qu'on en croise souvent des amours tout court / Une fois, une vie, pas mille, pas cent, peut-être un / Peut-être pas, alors restons ensemble au moins / Jusqu'à la fin, la fin de tout ? Non la fin / de cette chanson. Enfin on verra bien / Prends bien soin de toi, ne meurs pas sans moi et surtout ne prends pas froid".
Il faudrait ensuite parler du verso: le gros rock de "Lame love" et de "She don't care", l'inachèvement grossier de "Ready to go" et de "Something a bit vague", qui ne vont nulle part mais prennent leur temps, la lourdeur de "Je t'aime tant"... Mais à quoi bon ? Julie Delpy aurait pu farcir son album de chansons de Cabrel ou d'AC/DC, cela n'aurait rien retiré à la beauté éblouissante de quatre titres qui se suffisent à eux-mêmes - et suffisent à inscrire de plein droit mademoiselle Delpy au ciel bleu de la pop la plus délicate et la plus secrète.

   
       
  Jérôme Reybaud, août 2006    
       
  1 My dear friend 3'13
2 Mr Unhappy 3'24
3 Lame love 4'08
4 Ready to go 4'30
5 Je t'aime tant 3'51
6 Something a bit vague 3'18
7 Black and gray 4'45
8 A waltz for a night 3'28
9 She don't care 4'20
10 And together 3'38
11 An ocean apart 3'57
12 Time to wake up 3'15
   
       
  Tous les titres sont écrits et composés par Julie Delpy, sauf "Lame love" (M.Meeker-J.Delpy/M.Jamal)    
  Réalisé par Philippe Eidel    
  CD Crépuscule France PIASF 087 CD