Judith Magre    
  ... à l'homme que j'invente... le seul, le seul qui ne me mente... (1976)
 
 
 
   
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Beaucoup honorent la mémoire de Jacques Canetti pour sa "découverte" de Brassens. Quelques autres lui sauront toujours gré d'avoir produit les plus merveilleux disques de Magali Noël et de Jeanne Moreau. Pour nous, c'est d'avoir réussi à convaincre Judith Magre d'enregistrer un album qu'il faudra le remercier éternellement. Et il conviendrait d'ailleurs également de féliciter Polydor/Universal d'avoir réédité un disque aussi "confidentiel", comme on dit dans le métier - aussi secret, improbable et magnifique, comme on devrait dire en vérité.
Dans les années 50, Canetti aurait peut-être confié à Judith Magre des chansons de Vian (la même année que ... à l'homme que j'invente..., il lui en donnera deux dans La Bande à Bonnot); dans les années 60, sans doute des titres de Rezvani; aujourd'hui un directeur artistique proposerait Biolay ou Obispo, ou plus simplement, pour ne pas trop s'embêter, un album de standards... Mais en 1976, et pour une comédienne de la trempe de Judith Magre, il fallait un alcool fort - et un alcool neuf... Ce furent les poèmes d'Esther Prestia, jeune poétesse alors totalement inconnue (d'ailleurs elle l'est restée), qui remplirent cet office, avec un bonheur inégal certes - mais la voix et la déclamation de Magre ne se suffisent-elles pas à elles-mêmes, surtout quand elles sont conduites par la merveilleuse musique de Louis Bessières ?
"J'allais vers les ténèbres" est à cet égard exemplaire: d'un court "poème" bancal qui tente de lier le style prophético-amoureux ("J'allais vers les ténèbres / Quand tu es arrivé / Tu m'as prise par la main / Donné un baiser") au "style bébé" le plus insupportable ("Baiser en rêve / Pas baiser en vrai", "Soleil en rêve / Pas soleil en vrai"...), Magre et Bessières font un tableau d'une grandeur tragique saisissante. Il faut en particulier écouter Judith Magre varier son expression d'un couplet à l'autre, timide d'abord, presque neutre, puis d'une grandiose inquiétude dans le deuxième couplet ( "Main dans la main, doigts séparés / Nous sommes allés vers le soleil..."), avant la lucidité d'outre-monde du troisième.
"Seule à être deux", le premier titre de l'album, produit le même type de stupéfaction. Comment ces vers maladroits d'adieu aux hommes ("Je me délie, je me défie, et de toi et des autres / Tout tangue sans raison / Quittons-nous sans façons" etc) peuvent-ils atteindre des telles hauteurs ? Par quelle grâce, quel art ? Est-ce l'extraordinaire tension harmonique que Louis Bessières instaure entre le motif tourmenté qui s'insinue dans la première partie de chaque couplet, et le motif de piano apaisé qui clôt les strophes ? Est-ce le jeu de Judith Magre ? Le seul grain de sa voix ? Oui, sans doute, mais quoi encore ?
Même les numéros les plus impossibles sont sauvés par le duo Magre / Bessières: le récit elliptique, énumératif et pour tout dire indigeste, d'un crime raciste ("La foule, la foule dans la rue / Le sang, la foule roulent ensemble / Océan de la rue / La foule, la foule, les Blancs, les Blancs / Un Noir, un Noir dans la rue / Un soir, un Noir, un Noir, le sang / La foule, la foule, les mains levées / Le cercle, le sang, le sang par terre / Par terre, sur les pavés...", "Un soir, un Noir, un Noir") est transcendé par une comédienne qui sait faire sonner chaque mot, même hors syntaxe, dans la juxtaposition et la répétition pures. Quant à la très faible utopie néo-Prévert du "Monde renversé" ("Le monde renversé c'est un canon / Qui crache des bulles de savon / Sur les soldats de plomb / Qui ont besoin de rêve"...), la musique de Bessières, avec son rythme tropical fatigué plutôt ironique, lui donne la légèreté dont elle manquait cruellement.
Non d'ailleurs que Prestia soit incapable de toute fantaisie: plusieurs titres y prétendent, dont deux petits joyaux d'amertume drôle: "Si seulement ils avaient été deux" ("Si seulement ils avaient été deux / C'était tellement facile / Si seulement ils avaient étaient trois / J'aurais fait la difficile / C'est comme ça quand on a le choix / Mais ils étaient un, une unité / Alors j'ai fait l'imbécile..."), et surtout "Des kilomètres nous séparaient", qui, entre la samba minimaliste de Louis Bessières et le voile triste de la voix de Magre, passe insensiblement du regret à la joie, et inversement: "Des kilomètres nous séparaient / J'ai fait les premiers pas / C'est comme ça quand on aime / J'ai fait tous les pas sauf un / Quelques centimètres, pas même un pas, nous séparaient / Mais ce pas, le dernier pourtant, il ne le fit pas / C'est comme ça quand on n'aime pas..."
Cependant la tonalité du disque reste fondamentalement sombre, comme le regard de Judith Magre sur la photographie de couverture d'Alain Marouani. "Nous avions tort d'exister" est une marche au tombeau, sans doute vers une chambre à gaz, qu'un violon tzigane rend plus étreignante encore ("Ils nous ont dit d'avancer / Nous aurions bien voulu / Mais nous n'en pouvions plus / Ils étaient de glace / Nous aurions eu tort d'insister"). "Un chrysanthème", l'un des sommets du disque, est une variation sur l'abandon presque aussi belle que le célèbre "Gaspar Hauser chante" de Verlaine: "Comme personne ne jouait / J'ai pris ma main et j'ai fait la ronde..." Seulement le "pauvre Gaspar" ne chante plus sa complainte dans la rue: c'est une belle abandonnée qui traîne sa Solitude de piano-bar en night-club (cf. l'accompagnement et les arrangements de Bessières), et dont Judith Magre trace un portrait qu'aucune Julie London, malgré la somptuosité de sa matière vocale, ne pourra approcher ("La prostituée" est dans le même goût, et pratiquement du même niveau).
L'album de Judith Magre est aussi loin de l'immédiateté pop des disques de Jeanne Moreau, son amie dans Les Amants, que des expérimentations musicales d'autres immenses voix (Delphine Seyrig par exemple). D'ailleurs il ne ressemble à rien, sauf peut-être à sa carrière théâtrale: que la pièce soit difficile ou au contraire un peu facile, Judith Magre, par la force unique de sa présence, impose l'évidence, la profondeur et la jouissance. Sans la scène, sans les gestes ni le corps, avec la voix seule - et le talent de Louis Bessières -, on les retrouve néanmoins toutes les trois là, au creux du microsillon, intactes.

   
       
  Jérôme Reybaud, septembre 2006    
       
  1 Seule à être deux 3'20
2 Dis-moi que tu m'aimes 2'34
3 Il a dit "On fait un carton" 1'35
4 La prostituée (Qu'avez-vous à dire) 1'50
5 Si seulement ils avaient été deux 2'30
6 Un chrysanthème 3'25
7 Tais-toi camarade (l'heure) 0'57
8 Nous avions tort d'exister 3'00
9 Des kilomètres nous séparaient 2'29
10 Un soir, un noir, un noir 2'22
11 J'allais vers les ténèbres 1'43
12 Le monde renversé 2'45
   
       
  12 textes inédits d'Esther Prestia mis en musique par Louis Bessières    
  Arrangements et direction d'orchestre: Louis Bessières    
  Réalisation et production: Jacques Canetti    
  Photographie: Alain Marouani    
  NB: la photographie de couverture du vinyl est différente de celle du CD présentée ici    
  LP Jacques Canetti 48868    
  CD Polydor/Universal 589 711-2