Jérémie Kisling    
  Antimatière (2010)
 
 
 
   
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On a longtemps cru, sur la foi de quelques photographies et de l'écoute distraite de ses deux premiers albums, que Jérémie Kisling était un joli chanteur de ballades et de marches pop parfois charmantes, parfois un peu vaines. Mais depuis qu'il a fait l'expérience métaphysique de l'Absurde, du Néant et du Mal, Jérémie Kisling est devenu une sorte d'archétype de l'homme moderne pensant — c'est-à-dire pensant ce qu'il faut penser quand on est un homme moderne qui pense, ou plutôt, en langage moderne justement, qui s'interroge... Car on le sait : depuis Gilles Deleuze et Anne Sylvestre, on ne répond plus, on s'interroge. On ne sait plus, on doute. On ne se connaît plus, on se cherche etc. Traduction, sous la plume de Jérémie Kisling, en deux impuissances et deux refus :
1) L'impossibilité d'être, de s'exprimer et de faire. Il faudrait citer tout le texte de la chanson "Antimatière" bien sûr, puisque c'est son sujet même : "Je ne sais pas quoi faire [...] Je voudrais me taire [...] Mes mots ne marchent pas [...] Mes gestes ne touchent pas [...] Je n'sais pas m'exprimer [...] Je m'applique à moitié [...] Je suis de l'antimatière"... Même le repos du sommeil est impossible : "Moi le sommeil m'épuise et puis je veille / Toute la nuit" ("Le Sommeil m'épuise").
2) Le refus de la réussite sociale et de ses signes : "Pas d'cognac pas d'cigares / Je fais couac-couac et des ronds dans l'eau [...] J'aime pas les starlettes en Ray-Ban / Moi j'ai mon festival de canes / A deux pas de mes pieds palmés" ("Le Bec dans l'eau").
3) La préférence pour la marge (et le rejet du centre) : "Nous irons marcher tout au long de la marge" ("Nouvel horizon").
4) L'impossibilité fondamentale de trouver sa place : "Vous voulez que j'suis né [sic] / Mais pourquoi ? Qu'est-ce que je fais sur la terre ? Qu'est-ce que je fais sur la terre ? Qu'est-ce que je fais sur la terre abandonné ?" ("J'ai mal"). Ou encore : "Je me sens pas vraiment vide / Je me sens pas vraiment plein" ("Savon liquide").
Et, malgré tout, dans cet océan d'incertitude, trois certitudes, dont on pourrait réciter la liste les yeux fermés, tant elles sont attendues :
1) L'amour : "Nous irons prendre l'air et le large / Comme deux amoureux égarés" ("Nouvel horizon"). Ou encore : "Danse dans ce dense monde / Sache que chaque seconde comptera / Pour respirer / Et pour aimer" ("Dans ce monde").
2) La fidélité à soi-même : "Reste la même / Ne change pas [...] Reste la même / Fidèle à toi" ("Reste la même").
3) Le métissage : "Sur tes joues goût caramel / Dans ton cou couleur moka / Et tes yeux comme deux gouttes de miel / Cheveux coulis chocolat / Mais douce que tu sois, d'où que tu viennes / Double sang sous nos doigts / Que tu tiennes un peu de ton papa / Tu verras les jolies gènes / Qu'on va métisser pour toi / Forts et fiers comme l'ébène / Précieux comme l'ivoire" ("Ton papa").
Tout cela dit et chanté avec la même voix ductile et légèrement nasillarde que naguère, et les mêmes maniérismes de chant malheureusement (voyelles trop ouvertes, consonnes très peu marquées, legato perpétuel...) — l'ensemble donnant une impression de mollesse qui n'est pas rédhibitoire en soi mais qui devient franchement désagréable lorsqu'il s'agit de chanter des mots ou des expressions comme "ton papa", "ta maman", "j'voudrais me casser mais j'ai mal à mes deux pieds", "jamais appris à donner"... Problème comparable pour la musique et les arrangements : leur réussite même, dans le contexte d'une "pensée" si stéréotypée, et si nunuchement "moderne", et si pauvrement exprimée, devient un handicap plutôt qu'un soutien. Ainsi belles mélodies et soigneux arrangements prennent le goût de la joliesse, ou pire, de la facilité, sauf dans le cas de la chanson "Antimatière", dont la musique parvient à "neutraliser" le texte, qui est pourtant un véritable manifeste comme on l'a vu... Et même davantage, pour être tout à fait honnête : l'évidence mélodique, la joie entraînante qu'elle exprime, constituent une sorte de contrepoint à la désillusion (lourdement) signifiée par le texte, l'ensemble produisant une chanson plus complexe et plus dialectique que le message de son titre ne le laisse entendre, et surtout bien plus appréciable que toutes les autres.
Sans doute Jérémie Kisling a-t-il le sentiment d'avoir exprimé à travers cet album des choses plus profondes, plus personnelles, plus douloureuses aussi. Le problème est que lorsque l'on ouvre ces fenêtres-là, c'est d'abord le vent de la doxa, des platitudes et des clichés qui s'engouffre, et qu'il faut redoubler de travail (sur le style mais également sur l'expérience elle-même) pour pouvoir espérer dire, non pas quelque chose de neuf, mais du moins quelque chose qui se tienne. A défaut, on se retrouve à chanter naïvement et platement ses doutes et son malaise existentiel comme hier Michel Fugain chantait naïvement et platement ses certitudes post-baba. Retour à l'écoute distraite des deux premiers albums, donc, et surtout à la contemplation muette et sourde des jolies photographies de l'ex-garçon-pop-devenu-homme-souffrant.

   
       
  Jérôme Reybaud, avril 2010    
       
  1 Antimatière
2 Nouvel horizon
3 Ton papa
4 Le Bec dans l'eau
5 Rien qu'un ciel
6 J'ai mal
7 Prends de l'air
8 Le Sommeil m'épuise
9 Savon liquide
10 Reste la même
11 Dans ce monde
12 Antimatière (épilogue)
13 L'Encore

   
       
 

Tous les titres sont écrits, composés et arrangés par Jérémie Kisling, sauf 2 (Jérémie Kisling / Gregory Wicky), 5 (Richard Dewitte) et 13 (Aragon / Jérémie Kisling)

   
  NB : 2 en duo avec Emily Loiseau    
  Photographie : Aurélia Frohlich    
  CD Jive / Epic 88697606562