Jean Guidoni    
 
Le Déséquilibriste
 
 
Théâtre Antoine Vitez (Ivry sur Seine), du 25 janvier au 13 février 2011
 
 

Fabrice Ravel-Chapuis (arrangements et piano)

Récitals
  Mise en scène : Néry / Ken Higelin
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On connaît l'extraordinaire Prévert de Guidoni, sa puissance, sa force jouissive, sa noirceur qui jamais ne devient revendication, message ou leçon, sa grandeur même, sa beauté musicale (qui doit beaucoup à l'accompagnement de Ravel-Chapuis), son humour aussi, sa malice... Et tout est là, intact, à peine écorné par quelques infimes hésitations, de toute évidence dues à l'horaire de cette représentation dominicale (11 heures du matin !), un peu difficile sans doute pour un oiseau de nuit comme Jean Guidoni... Mais show must go on, même à l'heure de la messe, ou en l'occurrence de la matinée théâtrale, puisque nous sommes au théâtre, à Ivry, chez Antoine Vitez, et que Guidoni propose ici non pas un tour de chant, mais un spectacle avec titre, costumes, accessoires et mise en scène. Belle mise en scène d'ailleurs, ingénieuse, efficace, simple, qui fait beaucoup avec peu, sans jamais perdre de son élégance : un rideau rond délimite l'espace, semblable à la piste d'un cirque, et permet, avec l'aide des lumières, toutes sortes de jeux : transparence / opacité, intérieur / extérieur, proximité / lointain... sans compter les projections et les ombres chinoises. Dans les habits du maître de piste, c'est-à-dire queue de pie, haut de forme et canne, Guidoni habite sans peine le cercle, tantôt à même le sol, tantôt debout sur un petit marchepied circulaire lui aussi, tantôt assis sur une sorte de longue banquette arrondie, qu'il déplace parfois selon les exigences des numéros, dont la mise en scène repose pour l'essentiel sur un principe d'illustration stylisée : lorsque, dans le récit de "Vie de famille", le narrateur évoque un voisin qui a trop bu, Guidoni titube, et lorsque deux couplets plus tard il explique que le chômage n'est qu'un répit hypocrite avant qu'"on vous refout[e] dans le fond", l'interprète, au devant de la scène-piste, mime le geste. C'est au même endroit, mais rideau noir transparent encore fermé, que "La Grasse Matinée" sera elle aussi mimée, l'étoffe figurant la vitrine de l'épicerie derrière laquelle l'affamé reluque la boîte de sardines en conserve. Pour "A la belle étoile", ce sont des étoiles blanches qui sont projetées sur le demi-cercle de tissu noir ; pour le célèbre poème "Pour faire le portrait d'un oiseau", qui n'est pas récité mais transformé en une sorte de sketch (avec intervention de Ravel-Chapuis), c'est toute la peinture qui apparaît, de la cage à la branche de l'arbre — sauf l'oiseau lui-même, qui reste invisible, mais dont on entend le chant... Bien évidemment, et heureusement, l'illustration n'est pas systématique et souvent la mise en scène (ou Guidoni lui-même ?) introduit des "éléments étrangers" : sorte de strip-tease intempestif qui libère les couleurs cachées de la queue de pie noire, bouts de dialogues comiques entre Guidoni et son pianiste... Cependant très vite l'on se fatigue d'une mise en scène qui non seulement affadit les chansons dans ses redondances, mais surtout bride terriblement l'interprète Guidoni en le privant de ce qui lui est sans doute le plus précieux, le plus nécessaire, le plus fondamental : le sentiment du "tout est possible", de l'improvisation, en un mot du danger. Certes il peut arriver à Guidoni comme à tout autre chanteur, de mimer tel ou tel mot d'un texte, mais, outre le fait que ce sera rarement le même tous les soirs, Guidoni peut aussi bien décider instinctivement de le détruire, ce mot, par un sourire, un oeil ironique, un mouvement du pied ou des hanches, et de briser violemment, en un instant de distance éclatante, le lent travail de construction du sens. Comme un lion, Guidoni est capable de grandes tendresses suivies sans transition de mortels coups de patte ou de ruades assassines, et le passage de l'une à l'autre n'est jamais écrit ni prédéterminé : il est dicté chaque soir par le moment, le lieu, le public aussi sans doute, bref l'humeur, le bon plaisir, l'instinct, le génie d'un interprète qui sait inventer sa propre mise en scène dans l'instant, et trouver la bonne, parmi les mille et une possibles, dont il nous fait toujours cependant respirer la présence, ou le danger. Or qu'obtient-on en échange de cela, qui est imprévisible, jouissif et pratiquement unique ? De belles images (Guidoni en ombre chinoise). D'intéressantes idées (le ruban rouge de la canne). Des moments justes (l'argent du client mort jeté à Ravel-Chapuis). Mais surtout malheureusement un interprète bridé, un lion en cage, un cheval sur une piste de cirque, toujours aussi noble, parfaitement professionnel, mais contraint et privé de son oxygène, à tel point que son Prévert violent, noir, démesuré, semble plus d'une fois dévitalisé, un peu étouffé, moins tranchant, et bien moins épique. Il n'est que de voir la fin du spectacle, et en particulier les rappels, pendant lesquels Guidoni s'est enfin affranchi et de la mise en scène, et de la circularité carcérale de la piste : là il retrouve son pas, un espace rectangulaire enfin à sa mesure, qu'il peut arpenter de droite à gauche et de gauche à droite comme il l'entend, et remplir de la rage conjuguée de son génie et de celui de Prévert.

   
 

   
 

Jérôme Reybaud, février 2011