Jean Guidoni    
 
Jean Guidoni chante Guidoni
 
 
Le Vingtième Théâtre (Paris), le 19 avril 2010
 
 

Fabrice Ravel-Chapuis (direction musicale et piano)

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La salle est pleine à craquer, on doit se pousser pour laisser les derniers spectateurs prendre place. Venus de la France entière, Roubaix, Strasbourg, Rouen, ils parlent de leur voyage à Paris entre deux conversations sur Trotski et l’anarchisme. Fans de la première heure, public d’autrefois, spectateurs d’aujourd’hui, tous veulent écouter Jean Guidoni chanter son propre répertoire.
Costume noir, quelques pas de danse, un tour sur lui-même. C’est d’abord une présence féline, amusée et virevoltante qui envahit la scène. Puis la célèbre chanson d’Ingrid Caven, "Lalala", pied de nez à ceux qui attendent la parole engagée ou la référence à l’autorité d’un répertoire. Guidoni offre une version d’une beauté épurée, à la limite du parlé, confidence intime et grave faite à son public : on ne change pas le monde avec une chanson. Que dire après cela ?
Avec une modestie hors du commun, Jean Guidoni part du "Lalala" pour éveiller tout un monde, le sien, donnant vie aux lieux les plus divers : le bistrot de "Chez Guitte", le métro poisseux du "Voyage", le "Marseille" populaire, la salle obscure de "Midi minuit" et l’exotique pays de la "Chanson de Mandalay". A partir du moment où il s’y engouffre, c’est à corps perdu, déployant une énergie brutale, modifiant à chaque instant sa manière de chanter, passant du souffle vibrant à la frappe de ses envolées brusques. Assister à son concert, c’est vivre une expérience sauvage. Dressé souvent à la hauteur primaire du cri, le chant bouscule, émeut, laisse un peu exsangue. C’est que Jean Guidoni investit tous les possibles, depuis la sensualité troublante d’une voix tendue à l’oreille jusqu’à la harangue déclamée vers la Cité. La chaleur de son timbre sert tout à la fois l’intimité de la confession et la révolte plébéienne.
Dans cette dramatisation extrême du chant, servie par le piano nerveux et virtuose de Fabrice Ravel-Chapuis, la générosité de Jean Guidoni consiste à ne jamais laisser le spectateur passif dans son fauteuil et à son aise dans le noir, l’emportant avec soi dans une marée d’images, de portraits, de souvenirs rendus sonores. Cet élan par lequel il nous transporte utilise la force de l’invective politique, le phrasé magnifié de la révolte sans pour autant emprunter aucun de ses tics ni aucune de ses conventions. On pourrait juger certaines peintures (l’Algérien, l’occupation, les grands combats politiques des années 80) dépassées, mais les textes prennent vie avec une telle force évocatoire, qu’ils atteignent à l’universel. Jean Guidoni fait tout passer en se dressant d’abord et avant tout comme un individu singulier et non comme le héraut d’une cause. La chanson ne se referme jamais sur ce qu’elle dit, elle est passage, exprimant et animant le monde. Le "Je pourris camarade" solennel et puissant va au-delà de la connotation communiste pour imposer la sublime fraternité dont Guidoni reste le chantre inégalé. Un homme, la voix ferme, le regard absolument présent, la « dépense de soi » pour un public, si contraire à la préservation des familles, la mesquinerie des comptes, la thésaurisation de ses propres forces. Voici son véritable engagement : être là.
Ce n’est pas le discours qui intéresse Jean Guidoni. Il se fait tour à tour conteur et poète. " Le Grand Lustucru" tient ainsi le public en haleine comme des enfants fascinés par le jeu théâtral du chanteur qui s’amuse à les effrayer. Dans "Il y a", après avoir cherché les aigus, il déploie le spectre de sa voix pour servir une poésie de la présence, sur un mot, puis deux, qui permet d’entrevoir un peu le monde, du bout de l’oreille. Son timbre pénètre l’air, prolongé par les coups de talon qu’il donne sur le sol : une vibration monte comme son crescendo sur le "Tout va bien " de la chanson du même nom. Quand l’hypocrisie veut faire croire que tout est comme il faut, Jean Guidoni sait saturer l’air avec son corps, pour qu’on perçoive les cris étouffés derrière le conformisme. Le chant se fait appel : à la force, la marche, la levée, contre toutes les apparences mensongères.
L’impression qui reste au spectateur est celle d’une profondeur existentielle bouleversante. Jean Guidoni leste son art du poids de l’expérience, avec une lucidité amusée sur l’existence. Il jette un regard attendri sur le monde et "Midi minuit" perd sa tonalité militante de défense des réprouvés pour gagner en épaisseur humaine, pour ne pas dire humaniste. Il n’a plus rien à réclamer, il veut juste faire sentir. L’évolution incroyable de sa voix, plus virile, chaude, mais aussi douce et veloutée, sert à merveille l’émotion.
Mais on ne reste jamais longtemps dans la gravité, puisque tout le récital sait jouer de l’enchaînement des chansons, tantôt très profondes, souvent très gaies, faussement superficielles. Et puis, il y a ces intermèdes pendant lesquels Jean Guidoni, avec une grande finesse, exerce son art du dialogue. D’abord, il taquine à l’envi son pianiste : "Fais plaisir à papa, t’auras des bonbons" lui dit-il avant de lui dédier, mutin, une chanson sur l’amour des militaires. Il propose ensuite de chanter en son hommage "Viril", avec une grande complicité, l’accusant de faire de la musculation en cachette et de dissimuler des piercings inavouables. Il finira par lui chanter une sérénade burlesque a capella, empruntant "La Boudeuse" à Tino Rossi. Jean Guidoni dialogue aussi avec son personnage subversif d’autrefois : "A mon âge, il y a des choses que la morale réprouve." Le public rit de bon coeur. Ces mots d’esprit créent des respirations dans la dense matière du concert. Cet équilibre cultivé entre gravité et légèreté culmine dans la chanson "Tu mourras ce soir", où Jean Guidoni se fait Monsieur Loyal pour faire la chronique de morts annoncées. Puis c’est en chef de chœur qu’il dirige son propre public conquis et ému, lorsqu’il lui fait chanter les refrains du "Bon berger" et de "La Rue". Il quitte la scène, laissant vivre sa chanson sans lui. Jean Guidoni atteint alors à la magie : disparaître et rester sur toutes les lèvres.

   
 

   
 

Florence Chapiro et Aurélien Hupé, avril 2010