Jean Guidoni    
 
La Boule Noire (Paris), du 24 au 29 avril et du 22 mai au 26 mai 2007
 
 

Fabrice Ravel-Chapuis (arrangements et claviers), Jerôme Perez (guitare et basse), Alvaro Bello (guitare, basse et batterie). Rosita (décor)

Récitals
  Première partie : Edi
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On a longtemps cru que Jean Guidoni était un chanteur à textes. La série de concerts qu'il a donnée à la Boule Noire du 24 au 29 avril (et qu'il reprendra du 22 au 26 mai) pour accompagner la sortie de La Pointe rouge, second album du renouveau pop, prouve qu'il est essentiellement un chanteur à corps. Bien sûr ses admirateurs savent depuis longtemps qu'il est ce que l'on appelle une "bête de scène". Bien sûr les textes qu'il chante aujourd'hui, pour la plupart écrits par lui-même, continuent de valoir en tant que tels. Néanmoins, le virage pop qu'il a amorcé il y a trois ans avec son album Trapèze, a changé les équilibres et déplacé le centre de gravité de l'art de Jean Guidoni.
Le texte tout d'abord a, semble-t-il, changé de statut : il est passé, non pas du centre à la périphérie, mais de l'autonomie à la dépendance, ou, pour le dire plus simplement, d'une "logique chanson" à une "logique pop", où l'important n'est pas que le texte tienne comme un tout clos et parfait, mais qu'il joue avec une musique, le cas échéant à travers des bribes, un simple mot par exemple, qui, en résonance avec la note juste, suffirait à donner une couleur, produire une émotion, ouvrir un monde... comme par exemple le "Hors le monde / Hors l'égout" de "Cloaca maxima", la chanson de Dominique A, qui produit à lui tout seul, parce qu'il est comme lancé par la (très belle) phrase musicale, le sentiment épique que le reste du texte cherche vainement à susciter (1). De même les textes de Jean Guidoni, qu'il ne faut pas écouter comme on écoutait jadis ceux de Pierre Philippe, qu'il ne faut pas soumettre au même régime du sens, qu'il s'agisse des chansons de départs ("Kérala", "La pointe courte" ou "Seul", dont on ne peut s'empêcher de penser que le texte fait référence au changement de cap de Jean Guidoni : "Sans peur de sauter dans le noir / Encerclé par vos regards / Voltigeur dérisoire / Cela n'avait pas d'importance / Ce n'était qu'une seconde chance / De me voir seul sur mon trapèze") ou de chansons-tableaux ("Comme dans un ballet de Pina Bausch" ou "Peintures"). C'est pourquoi la difficulté de compréhension des textes pendant la première demi-heure du concert, due soit à un problème de sonorisation, soit à la voix de Jean Guidoni elle-même, qui aurait eu besoin de s'échauffer pour retrouver sa clarté d'élocution, ne fut pas réellement gênante : il suffisait que l'on comprît certains mots, certaines expressions, pour que le sens se manifeste à travers leur jeu avec la musique, comme pour "Je reviens de loin" (chanson extraite de Trapèze), dont le refrain murmuré ("Les temps sont incertains et je reviens de loin"), soutenu par le merveilleux arrangement de Ravel-Chapuis, fut l'un des sommets du concert.
Car dans cette nouvelle combinaison, la musique et les arrangements prennent une valeur un peu différente : à la fois force brute produisant l'énergie, et langage virtuose produisant l'ambiance (là encore, il faut saluer l'art de la nuance de Ravel-Chapuis), la musique est une onde à laquelle Jean Guidoni s'accorde, avant même que le premier mot du texte ne soit prononcé. Il faut le voir en particulier porté par les accords introductifs de "Kérala" - ou plutôt il faut le voir porter de tout son corps ces mêmes accords, pour comprendre à quel point le grand interprète que fut et reste Jean Guidoni est en train de devenir, par la grâce de ce virage inattendu, de cette greffe, de cette expérience, le grand danseur qu'il a toujours été. Ce n'est pas d'ailleurs faire injure aux danseurs de la troupe Réda qui ont accompagné quelques titres que de dire que Jean Guidoni danse mieux qu'eux : le duo qu'il accomplit avec une danseuse pour "Comme dans un ballet de Pina Bausch" le démontre assez, qui oppose aux gestes techniques, mécaniques, stéréotypés et singulièrement désincarnés de la jeune femme, la vraie sensualité, la vraie présence, la vraie danse du chanteur. La chorégraphie à trois danseurs accompagnant "Comme un autre", la chanson de Jeanne Cherhal, n'a pas, elle, cette vertu comparative : elle n'est que superflue, tant il est vrai que Jean Guidoni n'a besoin de personne pour se déhancher et frapper du talon, c'est-à-dire pour faire descendre la chanson, paroles et musique unies dans la même énergie, dans son corps, et jusqu'au spectateur. Le corps entier conduit, les cordes vocales tout comme le visage, comme il saute littéralement aux yeux du spectateur lors du numéro d'ouverture ("L'horloge"), joué à la droite de l'avant-scène, devant un rideau rouge qui forme un coin, un mur souple où les traits de l'acteur Guidoni, l'expression de ses yeux, mais aussi les petits et vains mouvements de fuite de son corps disent mieux qu'un texte qu'on n'écoute même plus, la traque, le piège, la peur, l'enfermement... Ou encore lors des saluts que Jean Guidoni fait après chaque chanson, d'un poids, d'une solennité et d'une humilité qui n'existent tout simplement plus (on imagine que les grands du music-hall, jadis, saluaient comme cela), et que la seule discipline du corps transmet. Ou enfin lors de ces deux moments de fureur (corporelle et vocale) maîtrisée que furent "La chanson de Mandalay" (Brecht et Weill), implacable et inoubliable, avec ses trois coups de talon, et "Oh loup" (Mathias Malzieux), chanson honorable (sur l'album) miraculée par l'incarnation, le geste ascendant de la main, le véritable "crescendo corporel" ("De toi en toi / De toi en moi...") que Jean Guidoni semble inventer sous nos yeux, avec la plus grande précision qui soit. Car tout est millimétré, chaque mouvement trouve sa place, chaque mot, chaque geste "claque" : l'énergie n'est pas pour Jean Guidoni une effusion, un chaos, un laisser-aller, encore moins un nihilisme rock ; elle est un art, une mise en scène, et au plus fort de la violence, l'oeil du chanteur continue de pétiller, presque de sourire, ce que la sorte de cat-walk traversant le public de la petite salle de la Boule noire, permet de constater, tant la proximité avec les spectateurs est grande. Ce faisant, Jean Guidoni prouve une fois de plus qu'il est un grand brechtien (très beau "Lustucru" de Deval et Weill, dans la même veine), mais surtout, il met un peu de distance camp dans l'univers du rock français, dont l'esprit de sérieux n'est plus à prouver, malheureusement.
Les quelques chansons de Pierre Philippe ("Tout va bien", "Djemila", "Fleurs fanées" en rappel...) s'intègrent parfaitement à ce nouvel univers, et même, à l'autre bout du spectre, "Téléchargez-moi", une parodie légère de "Déshabillez-moi", ode à la musique virtuelle et au grand réseau (d'ailleurs bien plus plaisante que l'autre parodie de la soirée, "Nuit de Chine" interprété à la manière de Caven), s'ajoute sans heurt à la grande caravane qui se rend à la Pointe rouge... Il n'est pas sûr d'ailleurs que Jean Guidoni, s'il parvient à rejoindre cette "mer qui bouge", le but de son voyage, soit le même homme à l'arrivée qu'au départ : il se métamorphose sous nos yeux, comme le loup de la chanson, accomplissant par là-même l'une des expériences les plus étonnantes qu'un interprète ait risquée.

(1) Comme souvent chez Dominique A, le texte allie lourdeur métaphorique et lourdeur démonstrative : "Sur la route des astres et des météorites / La terre dans le filet se débrouille assez bien / Pour n'être pas touchée / Prenons-la pour modèle / Tirons des paravents / Trouvons-nous des soleils"...

   
 

   
 

Jérôme Reybaud et Didier Dahon, avril 2007