Jacques Duvall    
 

Les Trois Baudets (Paris), le 19 avril 2009

Récitals
  Benjamin Schoos (guitares), Pascal Schyns (basse), Geoffroy Degand (batterie), Philippe Laurent (Clavier et trompette)
Sommaire
 
Florence Denou, Juan d'Oultremont, Coralie Clément, Marie France, Alain Chamfort
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A l'occasion de la sortie de son nouvel album Le Cow-boy et la call girl, Jacques Duvall recevait plusieurs de ses interprètes et amis dans la salle fraîchement rénovée des Trois Baudets, haut lieu mythique de la chanson dirigé jadis par Jacques Canetti, qui fut ensuite vendu à l'industrie érotico-pornographique, avant de reprendre, grâce à la mairie de Paris, et son nom et sa mission : faire entendre de la chanson... Bref un parfum de cabaret rive droite et de sex-shop mêlés (mais aussi, pour être tout à fait franc, de moquettes et de peintures trop neuves), qui devait convenir parfaitement à Jacques Duvall, lui qui sert la chanson depuis plus de trente ans et qui a une véritable affection pour les prostituées et les bars de nuit bruxellois... On le sait, les Trois Baudets présentaient autrefois, comme les autres cabarets parisiens, plusieurs artistes le même soir, et le programme autour de la famille Duvall respectait bien la règle. Bref, bien que la guitare électrique remplaçât l'acoustique, le clavier Yamaha, le véritable piano, en un mot le rock, la chanson, et bien que le concept de matinée (le concert avait lieu à 15 heures) nous éloignât considérablement de l'ambiance des nuits de cabarets, tout était en place, tout semblait cohérent — sauf le public, qui avait oublié de se munir de tomates.
A l'heure dite les musiciens de Phantom arrivent dans le silence, juste avant Duvall lui-même, qui réussit une très belle non-entrée : lorsque l'on entend les premières notes, c'est comme si la scène était encore vide... Toute la saveur de sa prestation proviendra d'ailleurs du décalage entre l'image et le son, c'est-à-dire entre la timidité, la gaucherie, l'invisibilité, la gentillesse, la bonhomie d'une part, et la violence rock de la musique, des arrangements et du "chant" de l'autre, comme si Duvall s'amusait à déconstruire d'un sourire anodin les postures outrées et ultra codifiées des rockeurs (auto)proclamés. Ce faisant bien sûr il se révèle plus sincèrement, naïvement, ingénument rockeur que beaucoup. Mais ce dimanche après-midi, Duvall a peut-être poussé le flegme un peu loin : "Jean-Claude" (aux arrangements différents de ceux des précédents concerts) n'atteint pas la grandeur hallucinée qui permet d'habitude à la chanson de dépasser le stade du sourire amusé, "Marianne Renoir", la très belle chanson écrite pour Charline Rose, est un peu gâchée par le fait que la voix de Duvall est presque inaudible par instants... Heureusement on ne perd rien de "Raconte-moi", slow sixties et teenage que le texte de Duvall, d'une noirceur simple et magnifique, emmène très loin du cliché, aux sources même d'un style musical si galvaudé. A la fin de sa prestation, pour le duo "Le Cow-boy et la call girl", Duvall invite Florence Denou, qu'il présente comme un grand auteur... Malheureusement sur scène elle n'apparaîtra pas comme une grande interprète : confondant ennui vaguement désinvolte et désespérance existentielle, elle refuse à sa call girl tout le poids des années de tapin qu'elle requiert, et la très belle scène de saloon imaginée par Duvall, où deux solitudes se croisent entre mélancolie et désillusion, tombait à plat.
Le numéro suivant est introduit par une autre hyperbole duvallienne : "Beaucoup pleurent Bashung. Mais il faut aimer les gens spéciaux quand ils sont vivants". Fichtre ! Le rapprochement est un peu lourd pour les épaules de Juan d'Oultremont qui lit ses longues énumérations où noms, univers et sonorités s'entrechoquent ("Ni Dominque Gonzales-Foerster / Ni Félix Gonzales-Torres / Ni Kurt Schwittzers / Ni Pascal Comelade / Ni Marc Dorcel / Ni Minou Drouet...") sur un play-back synthétique rudimentaire avant de hurler "Je suis la pire des catastrophes"... Mais l'exercice n'est pas déplaisant, il est même parfois jubilatoire, et surtout il rappelle que le cabaret, c'était certes des jeunes premiers avides et des artistes habités porteurs d'une oeuvre, mais aussi des dilettantes qui ramenaient l'exercice à ses justes proportions : une ou deux chansons devant quelques dizaines de personnes... eh bien ce n'est pas plus que cela... sauf bien sûr quand l'artiste" atteint un degré de dilettantisme ou de nullité tel que le public ne peut plus se contenter de sourire de l'intermède plus ou moins amusant : c'est le moment de la mise à mort (tomates donc, ou seulement cris et sifflets) et Coralie Clément était semble-t-il rentrée exprès d'Argentine pour remplir cet office, malheureusement pour nous (mais heureusement pour elle, le public de 2009 n'est pas très éloquent). Que dire ? Son interprétation de "La Reine des pommes" écrite par Duvall pour Lio en 1983 est un contresens complet, la voix, pour autant qu'on ait pu en juger, n'a rien à offrir (en terme de timbre, d'articulation, de phrasé etc.) et la présence, comme le costume (jean, grosse écharpe de style keffieh, dans un style alter légèrement hippy), comme les gestes (petits pas de danse qui se veulent légèrement désinvoltes), sont ceux de n'importe quelle jeune femme de son âge dans une soirée parisienne bourgeoise ou petite-bourgeoise, vaguement cultivée, vaguement artiste et vaguement cool. Peut-être qu'avec l'une de ses propres chansons elle aurait pu faire entrevoir autre chose que ce néant et ces clichés ? Quoi qu'il en soit, dimanche 19 avril 2009 aux Trois Baudets Coralie Clément n'avait rien à offrir, rien à donner — sauf le plus terrible pour un chanteur sur la scène d'un cabaret : la jouissance du décalage avec le talent et la prodigalité de celui ou de celle qui le suit... Car le contraste entre Coralie Clément et Marie France, qui entra en scène après elle, était tellement grand, tellement parfait, qu'on se demandait si ce retour d'Argentine n'avait pas eu pour seul objet de faire briller encore plus Marie France, et si, finalement, mademoiselle Clément n'avait pas réussi quelque chose, malgré tout, en accentuant par contraste le génie de la prestation de mademoiselle France...
Certes, Marie France n'avait pas besoin d'un quelconque faire-valoir, et si elle était passée après Catherine Sauvage ou Patachou, on n'en aurait pas moins joui de sa performance. Mais au cabaret l'ordre des interventions importe et le public est là aussi pour jouer au jeu des comparaisons, et le désastre de la soeur de Benjamin Biolay ne pouvait qu'augmenter le choc provoqué par l'entrée en scène de Marie France : la tenue (cow-girl tout en cuir et franges avec talons de liège), la coiffure (longue chevelure légèrement gaufrée), l'entrée sur la scène, aussi intense, cruciale, que si ça avait été celle de Marlène Dietrich (autre sublime cow-girl d'ailleurs, dans Rancho notorious) dans une salle de dix mille personnes... puis les quelques gestes pour faire place nette et enfin les deux phrases avant la première chanson ("Je voudrais vous dire... Mais on n'est pas là pour parler, on est là pour le... Rock'n'roll !") : ces cinquante secondes sont une déflagration qui plonge le spectateur dans la stupeur. On est soudain comme un enfant bouche bée devant une extraordinaire vitrine de Noël. Les trois chansons n'atténueront pas le choc initial, au contraire, elles le prolongeront, ajoutant telle ou telle nuance : humour glaçant pour "Les Nanas", amour tragique pour "Bleu" et hystérie punk pour "Déréglée". Ailleurs, dans d'autres circonstances, Marie France a donné des interprétations plus profondes de "Bleu", mais elle sait, parce qu'elle a le génie de la scène et de l'instant, que dans ce cabaret un peu trop neuf, face à ce public dominical en voie d'assoupissement, avec le quart d'heure dont elle dispose, l'enjeu réside moins dans le sublime du tragique que dans la pure adrénaline du corps et de la présence. Alors, électrisée et électrisante, elle envahit l'espace, danse, tourne, lance ses cheveux en arrière, en avant, déroule le fil du micro qui s'entortille au pied d'un doigt, l'air de rien... et, toujours l'air de rien, sous couvert de l'anecdote, fait résonner l'âme du lieu, comme la vraie gardienne du temple qu'elle est : "C’est sur cette scène que j’ai fait mon premier strip-tease... sur "Rock’n’roll Suicide" de Bowie. Ca s'appelait le Topless, le décor était complètement seventies, c’était après les Trois Baudets première version. Ensuite c’est devenu l’Erotika, avant de redevenir les Trois Baudets..." Qui d'autre qu'elle aurait pu tisser ces liens à la fois improbables et émouvants entre Canetti, le Pigalle érotique et le rock'n'roll ? Finalement Marie France annonce son prochain concert ("Bardot... 1961, 1962, 1963, 1964, 1965... et peut-être 1966...") et sort, aussi bien qu'elle est entrée.
Après cela... après cela Alain Chamfort entre, s'installe au clavier, fait de petits essais de son, très légèrement grincheux mais sans jamais quitter son sourire. D'ailleurs il annonce : "Je viens de Chambéry, j'ai peu dormi et j'aurais bien fait une sieste plutôt que d'être ici"... C'est un élégant un peu revêche qui fuit les effusions par pudeur ou impatience et fait son travail. Ses outils ne sont plus ce qu'ils étaient (la voix, le clavier synthétique à la place du piano), mais qu'importe : l'artisan a gardé ses gestes, le chanteur son grain, l'interprète sa grâce. Très beau "Sinatra et moi", magnifique "L'Ennemi dans la glace" et surtout, après "Clara veut la lune", sublime "Rendez-vous au paradis".
On raconte que lorsque Jacques Canetti programmait un artiste aux Troix Baudets, ce dernier était assuré d'être engagé à l'Olympia. Si Coquatrix avait été dans la salle dimanche après-midi, on sait qui il aurait inscrit à son affiche lumineuse — et qui il n'aurait pas pris.

   
 

   
 

Didier Dahon et Jérôme Reybaud, avril 2009